Municipales sous épidémie

Dans le cadre du dossier que la Fondation consacre au décryptage du premier tour des élections municipales du 15 mars dernier – alors que le Premier ministre vient d’annoncer la tenue du second le 28 juin prochain –, Hervé Le Bras revient sur les liens entre abstention, participation et épidémie, et montre qu’il n’y pas, selon lui, de liens entre aggravation de l’épidémie et maintien du premier tour.

Épidémie et abstention

Au premier tour des élections communales de 2014, 36,4% des électeurs n’avaient pas voté. En 2020, ce pourcentage a fait un bond à 55,4%. Dans un sondage effectué le jour du vote, 40% des futurs abstentionnistes donnaient pour raison la peur d’attraper le Covid-19 en se déplaçant. De 1989 à 2014, le pourcentage d’abstentionnistes avait augmenté assez régulièrement, passant de 27% à 36,4%, soit 2,5% de plus d’une élection municipale à la suivante. Si l’évolution se poursuivait au même rythme, on pouvait s’attendre à un taux d’abstention de 39%. Les 16,4% supplémentaires sont donc en grande partie imputables à la menace épidémique. Dans ces conditions, examiner les résultats, commune par commune, livre d’importantes informations, non seulement sur l’évolution de l’attitude politique des Français, mais aussi sur leur crainte de la contagion.

La cartographie du taux d’abstention est cependant insuffisante car il existe d’importantes différences locales de participation qui se manifestent à chaque élection. D’une élection municipale à la suivante, ces différences qui tiennent à l’histoire, à la structure sociale, au passé politique varient assez peu. Pour saisir l’impact de l’épidémie sur le vote, il faut donc se pencher sur l’augmentation de l’abstention entre 2014 et 2020, commune par commune.

La carte de la figure 1 en donne la géographie (après un léger lissage pour atténuer les fluctuations locales).

Figure 1-1. Différence entre les pourcentages d’abstentionnistes en 2014 et en 2020 aux élections municipales

Entre éloignement et hôpital

Juste avant le scrutin, il existait quatre épicentres de l’épidémie, Mulhouse, Creil, Ajaccio et Auray. Clairement, l’abstention a été plus forte qu’ailleurs dans toute l’Alsace et dans les montagnes des Vosges, mais, au-delà, en Lorraine et en Champagne, l’augmentation devient l’une des plus faibles de toute la France. De même, en Corse, les alentours d’Ajaccio sont fortement touchés, mais, au-delà de trente kilomètres, l’abstention a moins progressé que la moyenne nationale. Quant à Auray et Creil, rien ne les distingue de l’ensemble de leur région. On ne peut donc pas conclure que le niveau d’abstention s’est élevé en fonction du risque couru. D’ailleurs, dans la plus grande partie de l’Ouest où la proportion de personnes contaminées était l’une des plus faibles, l’abstention a augmenté beaucoup plus que la moyenne.

Quelle est alors la raison des fortes différences régionales ? La géographie qui apparaît est bien connue. C’est celle des zones de plus faible densité, et celles où la population continue de diminuer, le résidu du fameux « désert français » dénoncé par Jean-François Gravier dans son ouvrage de 1947. Mécaniquement, une faible densité rend plus rares les rencontres donc les risques de contagion. Il faudrait imaginer que les électeurs en aient conscience. Mais les zones dépeuplées concentrent d’autres particularités qui peuvent aussi expliquer une moindre appréhension de l’épidémie. Outre les montagnes, on retrouve effectivement la célèbre « diagonale du vide » qui a déjà fait parler d’elle quelques mois auparavant car c’est là que se concentrait le mécontentement des « gilets jaunes ». Faible population et dépopulation vont, en effet, de pair avec la disparition des services locaux et donc la nécessité de parcourir des distances importantes pour en trouver qui se maintiennent. Une autre caractéristique plus mystérieuse de la « diagonale du vide » est la surmortalité, non pas la proportion de décès mais la plus faible espérance de vie qui est indépendante de la structure par âge.

La relation entre ces facteurs et la moindre augmentation de l’abstention n’est pas simple. L’individualisme qui a caractérisé les « gilets jaunes » peut les pousser à moins tenir compte des obligations comme celle du confinement. On peut aussi penser qu’ils ont voulu voter pour exprimer leur mécontentement. Les quelques résultats sur les préférences partisanes ne le montrent cependant pas. Une plus forte mortalité habituelle peut aussi, par comparaison, faire diminuer la crainte du coronavirus. Si cette épidémie était apparue au XVIIIe ou au XIXe siècle, il y a fort à parier qu’elle serait passée inaperçue par rapport aux ravages de la peste, de la variole, de la rougeole même, puis du choléra.

Figure 1-2. Différence des pourcentages d’abstentionnistes en 2014 et en 2020 selon la dimension de la commune

De toutes ces possibilités, il semble que la plus vraisemblable soit la faible densité. La variation de l’accroissement de l’abstention selon le nombre d’habitants des communes va dans la même direction (figure 2). Alors que dans les communes de moins de 250 habitants, l’abstention a crû de 11%, pour celles de plus de 2500 habitants, l’augmentation se situe autour de 20%, soit près du double, avec une légère diminution dans les plus grosses communes, au-dessus de 25 000 habitants. Plus que la probabilité de rencontre, c’est sans doute la connaissance assez précise de l’état de santé des proches qui en est la cause. Dans un village de moins de 250 habitants, non seulement on possède une vue d’ensemble de ses concitoyens, mais aussi de leurs relations à l’extérieur. Le bureau de vote n’est donc pas un espace anonyme, fréquenté par des inconnus. Si l’on a un doute sur la santé de l’un des habitants, on s’en écarte. La fréquentation est, en outre, beaucoup plus espacée du fait du faible nombre d’électeurs.

Dans les villes et dans les gros bourgs, la plupart des électeurs ne se connaissent pas personnellement et les électeurs inscrits sont nombreux par bureau. Or, l’épidémie est causée par un virus invisible. Plus on se trouve en territoire inconnu, plus on redoute cet ennemi. Dans la « diagonale du vide », l’écart est saisissant entre les petites communes et les villes de quelque importance : hausse de 24% de l’abstention à Chaumont, préfecture de la Haute-Marne, mais seulement de 8,6% dans les petites communes de ce département ; de 26,1% à Brive comparé à 8,7% pour les communes de la Corrèze comptant moins de 250 habitants. On voit sur la carte de la figure 1 de nombreux autres exemples de ce contraste.

Le surplus d’abstention en 2020 par rapport à 2014 n’est toutefois pas toujours plus élevé dans les villes. À l’Ouest, c’est assez souvent l’inverse. Augmentation de 13,9% à Rennes, de 10,7% à Vitré, mais de 14,7% dans les petites communes d’Ille-et-Vilaine. On verra plus loin que la structure du peuplement peut expliquer ces observations contradictoires. Cependant, en règle plus générale, la hausse de l’abstention est plus faible que la moyenne et que leur environnement dans une majorité de grande ville : 15,6% à Toulouse, 14,8% à Lille, 15,8% à Nantes, 17,7% à Strasbourg, 10,2% à Grenoble, 14% à Paris. Il est vraisemblable que la confiance dans les soins soit plus élevée dans ces villes qui disposent d’équipements hospitaliers de grande qualité. Par ailleurs, ces villes, en tant que capitales de région, ont plus de moyens et entretiennent aussi un rapport plus direct à la capitale donc aux décisions qui y sont prises. Effectivement, à l’exception de Dijon, le taux d’abstention a moins augmenté dans toutes les capitales régionales.

Politique locale

Jusqu’ici, aucun rapport n’est apparu entre la hausse de l’abstention et la structure démographique, sociale ou partisane. Par exemple, la géographie de la carte 1 n’a pas de rapport avec celle du vieillissement de la population alors que les personnes âgées semblent avoir été plus nombreuses à s’abstenir. Pas de rapport non plus avec le niveau de la pauvreté, ni avec le taux de chômage, ni avec le degré d’éducation de la population. À part une ressemblance avec la géographie des « gilets jaunes », aucune répartition des opinions politiques n’est perceptible de prime abord. Par exemple, les régions où le Rassemblement national (RN) engrange ses meilleurs résultats connaissent soit une forte progression de l’abstention (Alsace, Provence) soit une faible progression (Champagne, Bourgogne) tout comme les régions où le RN est le plus faible (forte progression à l’Ouest, faible progression dans le Massif central). Les géographies habituelles de la gauche et de la droite ne sont pas plus perceptibles que celle du RN.

Pour saisir l’influence de la politique, il faut descendre à un niveau local. Là où l’élection était très disputée et suivie sur le plan national, la progression de l’abstention a été plus faible. Avec 14%, Paris enregistre l’une des hausses les plus faibles parmi les grandes villes. Mais le cas le plus remarquable est celui du Havre où se présentait le Premier ministre. L’abstention n’y a augmenté que de 7,4% depuis les municipales de 2014, la plus faible valeur parmi les villes de plus de 25 000 habitants. En revanche, ni Lyon ni Marseille ne se sont distinguées, peut-être à cause d’une plus faible visibilité nationale ou d’une profusion de listes, assez difficile à déchiffrer.

On aperçoit à l’ouest des Côtes-d’Armor une autre trace d’un événement politique assez récent. L’abstention a moins augmenté dans le Huelgoat où le Parti communiste avait obtenu des scores importants jusqu’en 1981, puis où la révolte des « bonnets rouges » s’était développée. Ainsi, les zones de force de deux manifestations de rejet de la démocratie représentative, les « gilets jaunes » et les « bonnets rouges », s’avèrent paradoxalement avoir gardé plus de confiance que la moyenne dans l’élection des conseils municipaux, peut-être parce qu’ils y perçoivent un élément de démocratie directe ou plus directe que celle des corps nationaux.

Il ne faut pas s’étonner non plus de voir les contrastes territoriaux l’emporter sur les différences sociales, économiques et politiques puisqu’avec une carte, on chausse des lunettes géographiques. Dans un sondage où, au contraire, ce sont les lunettes socioéconomiques et politiques qui sont employées, les différences géographiques deviennent imperceptibles, sauf à utiliser d’énormes échantillons.

Les changements de répartition qui viennent d’être analysés ont-ils transformé la géographie de l’abstention, ce qui paraît plausible étant donné leur ampleur puisque la baisse de la participation varie de 12% dans le Cantal à 24% dans le Maine-et-Loire ? C’est ce qu’il faut chercher à voir maintenant. Au-delà de l’impact de l’épidémie, cela questionnera la stabilité géographique de la participation électorale sur le moyen terme et même sur le long terme.

Transformations politiques

La hausse importante de l’abstention a modifié sa répartition sur le territoire donc sa signification politique. On vient de voir que le changement a eu deux composantes dans l’espace, l’une selon la localisation géographique et l’autre selon la taille de la commune. Les deux variations ne sont pas indépendantes l’une de l’autre. On peut le vérifier en cartographiant le niveau d’abstention selon la taille de la commune (figure 3).

Figure 1-3. Pourcentage d’abstentionnistes aux élections municipales de 2020 par département selon la dimension de la commune

La France est coupée en deux par une ligne qui part de Bordeaux, suit la limite du Massif central par le nord, redescend dans la vallée du Rhône et se termine au nord de la Provence. Au sud de cette ligne, l’abstention est plus faible que la moyenne quelle que soit la population des communes. Au Nord, les plus forts pourcentages d’abstention basculent de l’ouest à l’est à mesure que la taille des communes s’accroît (les communes de plus de 10 000 habitants n’ont pas été prises en compte car, trop peu nombreuses par département, l’abstention y dépend souvent des listes en présence).

Le niveau très élevé d’abstention à l’Ouest entre les vallées de la Seine et de la Loire ne correspond pas à une tendance politique connue ni à une particularité sociale ou anthropologique des populations. Il ne s’agit pas non plus d’un hasard car de larges zones homogènes apparaissent sur les cartes, particulièrement pour les plus petites communes. Comment et pourquoi les communes de cette zone ouest se sont-elles donné le mot pour ne pas se rendre aux urnes ? La seule géographie qui ait quelque ressemblance avec cette répartition est celle du vote en faveur de François Fillon au premier tour de l’élection présidentielle de 2017. On ne saisit cependant pas en quoi ces électeurs seraient plus enclins à déserter les isoloirs. Au contraire, le virage à droite de La République en marche (LREM) devrait les conforter.

En revanche, la raison des plus fortes participations en Bretagne et dans tout le Massif central est plus simple : ce sont les régions où les agriculteurs se sont maintenus le plus tardivement. Elles restent imprégnées d’une culture rurale où traditionnellement la participation était élevée. Le renforcement de l’abstention sur toute la frontière à mesure que la population communale devient plus nombreuse correspond à une figure traditionnelle. Dès la IIIe République, la participation a été plus faible que la moyenne dans ces régions.

La question semble donc posée d’une transformation de la pratique électorale, au moins dans un large secteur du pays. La différence entre les cartes de l’abstention pour les petites communes et pour les petites villes (de 5000 à 10 000 habitants) n’est pour le moment pas explicable. Pour y voir plus clair, il faut se pencher sur l’évolution au cours du temps de l’abstention dans ces deux types de communes.

Dynamique historique de l’abstention

Les trois cartes de la figure 4 représentent le niveau de l’abstention par département aux élections municipales de 2014, de 2020 et au premier tour de l’élection présidentielle de 1995 dans les communes de 5000 à 20 000 habitants. Le choix de 1995 est un peu arbitraire, mais c’est la plus ancienne élection présidentielle pour laquelle on dispose des résultats communaux dans les bases de données du gouvernement et de Sciences Po. L’élection présidentielle est l’opposé politique de l’élection municipale, le chef de la nation contre les chefs des 36 000 communes, mais ce sont les deux élections auxquelles l’abstention est traditionnellement la plus faible, donc pour lesquelles les citoyens se sentent les plus concernés.

Commençons par suivre l’évolution de l’abstention dans les villes petites et moyennes (comptant de 5000 à 20 000 habitants) sur la gauche de la figure 4. L’évolution est graduelle et lente. En 1995, la France est coupée en deux : abstention assez forte au nord de la célèbre ligne Saint-Malo-Genève, en Bourgogne et dans le Sud-Est, abstention assez faible hors de cette zone. Dans la partie Nord-Est et Est, 44 départements sur 48 font partie de ceux qui s’abstiennent le plus. Dans l’autre partie, Sud-Ouest et Ouest, seulement 2 départements (les Charentes) sur 45 ne font pas partie de ceux qui s’abstiennent le moins. Cette géographie est surprenante. La France au nord de la ligne Saint-Malo-Genève avait été qualifiée de « France éclairée » car l’éducation s’y était développée bien plus tôt que sur le reste du territoire. Quant à la France de l’Est, elle est directement sous la menace des voisins contre lesquels elle s’est souvent battue. On aurait imaginé que ces deux raisons renforçaient le civisme et l’adhésion à la Nation.

Figure 1-4. Pourcentage d’abstentionnistes à trois élections (présidentielles de 1995, municipales de 2014 et 2020) selon la population de la commune

Une vingtaine d’années plus tard, aux élections municipales de 2014, la géographie de l’abstention dans les villes petites et moyennes n’a pas beaucoup changé, mais suffisamment pour faire apparaître un élément très intéressant. L’abstention a reflué relativement en Normandie et en Provence et a progressé tout au nord. La carte qui apparaît maintenant est celle de l’implantation de l’industrie durant les Trente Glorieuses ou, plutôt, de la déception qu’a causée la désindustrialisation. La masse citoyenne qui se rend aux urnes à l’occasion des élections municipales garde un fond rural et agricole, un attachement à la petite patrie. Les ouvriers et les techniciens sont moins enracinés. Leur famille a quitté la terre quelques décennies plus tôt. Ils ont acquis un comportement de classe plus qu’un comportement de lieu. Le maire est, en outre, souvent issu de la bourgeoisie et non de leurs rangs.

La troisième carte, celle de l’abstention au premier tour des récentes élections municipales ressemble à la précédente, mais en diffère un peu à l’ouest. Les départements de cet Ouest profond, Normandie, Maine, Anjou, Touraine, Poitou, Vendée historique ont glissé vers l’abstention plus que les autres. Ce n’est pas là que le coronavirus attaquait. L’orientation électorale de cette partie de la France se singularise de temps à autre. Elle a suivi Pierre Poujade en 1954 et en 1956, elle a voté pour Jean Royer à l’élection présidentielle de 1974, puis pour Philippe de Villiers à partir de 1995. Elle a plébiscité François Fillon lors de la primaire de la droite qui l’a intronisé en 2016. Dans son étude du mouvement poujadiste, Stanley Hoffmann l’avait décrite comme une France assez riche, mais en retard sur les mœurs de son époque. À une droite libérale et ouverte sur les questions morales s’oppose depuis longtemps une droite hostile aussi bien au libéralisme qu’au centralisme et encore plus à l’évolution des mœurs. Cette dernière n’est pas du tout séduite par Emmanuel Macron qui représente l’archétype de l’autre droite, celle qu’elle déteste ; elle ne va pas non plus voter à gauche, ni à l’extrême droite, elle s’abstient alors.

Passons à l’abstention dans les plus petites communes, celles qui comptent moins de 250 habitants. Elles sont intéressantes d’un point de vue statistique, car très nombreuses, ce qui réduit l’influence des particularités de telle ou telle d’entre elles. Leur évolution est radicalement différente de celle des villes petites et moyennes. En 1995, le Sud, particulièrement le Sud-Est, s’abstient plus que la moyenne. À l’opposé, on trouve les plus fortes participations au Nord-Ouest. En 2014, la répartition de l’abstention est presque inversée par rapport à 1995. Désormais, l’abstention est beaucoup plus importante dans la moitié nord de la France, à l’exception de la Bretagne, de la Lorraine et de la Franche-Comté. Six années plus tard, aux récentes élections municipales, la répartition est restée pratiquement la même. Sur les 21 départements qui se sont le plus abstenus, 18 se trouvent dans le quart nord-ouest dans un rectangle ayant pour sommet La Rochelle, Nevers, Laon et Cherbourg. On a reconnu plus haut que l’interprétation de cette répartition selon des critères politiques, sociaux ou historiques n’est pas évidente. Au contraire, les différences s’expliquent assez facilement dans la moitié sud de la France où l’abstention est nettement plus faible. Ce sont les départements les moins ruraux où les électeurs ont le plus participé au vote.

Figure 1-5. Différence entre le taux d’abstention dans les villes de 5000 à 20 000 habitants et les villages de moins de 250 habitants lors de trois élections

Un élément commun important se dégage de ces deux séries de géographies : la baisse de la participation causée par l’épidémie n’a pas ou peu modifié les évolutions à moyen terme. Pour les villes moyennes et petites, la répartition de l’abstention continue de changer lentement ; pour les très petites communes, la répartition, après un retournement complet entre 1995 et 2014, s’est à peine déformée ensuite. Ce qui vaut pour l’abstention vaut sans doute aussi pour les affiliations partisanes. Dans la seconde partie de cette note, on abordera cet aspect essentiel puisque la validité du premier tour dépend de lui : soit l’épidémie a bouleversé l’échiquier électoral, soit elle a eu la même incidence ou presque sur toutes les tendances politiques, de l’extrême droite à l’extrême gauche.

Évolution de longue durée

On peut être déçu de n’avoir pas percé les mystères de la géographie de l’abstention. Cependant, en comparant les deux séries de cartes, une différence de longue durée entre la géographie des villes et celle des villages se manifeste. La figure 5 cartographie, aux trois mêmes dates, l’écart entre le pourcentage d’abstention dans les villes petites et moyennes et dans les plus petites communes, celles qui comptent moins de 250 habitants. Non seulement les trois cartes se ressemblent beaucoup, ce qui témoigne de la persistance des écarts, mais ceux-ci se renforcent au cours du temps. Surtout, la géographie qui apparaît est bien connue et très ancienne. Elle oppose les campagnes en openfield du Nord-Est aux bocages de l’Ouest et du Sud. C’est une partition immémoriale, déjà répertoriée par Arthur Young dans ses voyages à la fin du XVIIIe siècle. Ce n’est pas tant la configuration du paysage qui importe que la répartition de la population. Dans les régions d’openfield, la population rurale vit groupée en petits villages compacts, dans les régions de bocage, elle s’éparpille en fermes isolées et en hameaux de quelques exploitations. En quoi cette différence d’habitat rejaillit-elle sur la pratique du vote ? Dans les petits villages d’habitat groupé (aggloméré, disent les géographes), les électeurs savent exactement qui s’est rendu aux urnes et qui les a boudées. La participation électorale est une contrainte sociale. Dans le bocage, il est plus difficile de savoir si votre voisin qui vit à plusieurs centaines de mètres derrière des haies et des taillis a fréquenté le bureau de vote. Dans les villes comme dans le bocage, un plus grand anonymat règne, donc une moindre pression sociale. Dès lors, la différence de participation, toutes choses égales par ailleurs, sera plus importante dans les pays d’habitat aggloméré que dans ceux où la population est éparse.

Une objection politique à ce raisonnement peut être soulevée. Les pays d’habitat aggloméré sont aussi ceux où le vote pour la famille Le Pen rencontre le plus de succès. Or, ce vote dépend fortement de la taille des communes. À la dernière élection présidentielle, dans celles de moins de 1000 habitants, il atteignait 30% et dans les grandes villes 13% (en moyenne). Ce qui est attribué à la différence de peuplement ne serait-il pas au contraire dû à une différence d’orientation politique ? Si cela était le cas, l’autre grande zone de prépondérance du vote RN, la bordure méditerranéenne, devrait apparaître, or, rien de tel. Pourtant, la population y vit aussi groupée. Mais l’historien Marc Bloch qui avait attiré l’attention sur les différences de sociabilité entre les pays de bocage et d’openfield avait aussi insisté sur l’écart de l’openfield du Nord-Est avec ses petits villages et celui du Sud méditerranéen aux gros villages. Au sein de ces derniers, les relations sociales se rapprochent de celles qu’on entretient dans une petite ville. Dans son étude sur les débuts de la République, Maurice Agulhon avait montré comment l’opinion s’était différenciée en cercles dans les gros villages de Provence, donc comment la pression du voisinage n’était pas aussi homogène et générale que dans les petits villages du Nord-Est.

Accroissement de l’écart d’abstention entre villes et villages

Dernière observation, l’écart entre le pourcentage d’abstention des villes et des villages s’est nettement accru. En 1995, il était seulement de 2% en moyenne, en 2014, il atteignait 12% et maintenant il s’élève à 17%. Cela est étrange dans un monde où l’on souligne la convergence des modes de vie en ville et à la campagne. Un lecteur de Tocqueville répondrait que c’est logique. La progression de l’égalité s’accompagne d’une insatisfaction grandissante et de la demande d’encore plus d’égalité. La récente révolte des « gilets jaunes » a souvent été interprétée dans ce sens. Maintenant que les ruraux vivent comme les urbains, qu’ils sont éduqués, qu’ils sont cadres, employés, ouvriers comme dans les agglomérations, le manque de service de proximité est plus durement ressenti qu’auparavant. S’il en est ainsi, l’augmentation de l’écart entre l’abstention urbaine et rurale devrait être plus prononcée là où le mouvement des « gilets jaunes » a été le plus suivi, donc dans les zones peu denses et en dépopulation. Pour le vérifier, on a cartographié la variation de l’écart d’abstention entre ville et campagne entre 2014 et 2020 (figure 6). La géographie qui apparaît n’est pas celle des « gilets jaunes », mais celle, bien connue et déjà observée plus haut, de la France de l’industrie ou, plus exactement, de son complémentaire : la différence entre abstention urbaine et rurale s’est beaucoup réduite dans les régions à l’écart de la grande industrie des Trente Glorieuses, schématiquement au sud-ouest d’une diagonale partant de Saint-Malo et aboutissant au département des Alpes-de-Haute-Provence.

Figure 1-6. Différence aux élections municipales de 2014 à 2020 de l’écart de la proportion d’abstentionnistes des villes (5 000 à 20 000 habitants) et des villages (moins de 1 000 habitants), comparé au niveau d’abstention des villes à l’élection présidentielle de 1995

Pour faciliter l’interprétation, on a remis à côté de cette carte celle de l’abstention dans les villes petites et moyennes en 2014 qui recoupe celle de l’industrie durant les Trente Glorieuses. À quelques exceptions près (la Haute-Savoie, la Dordogne), les deux cartes de la figure 6 sont l’inverse l’une de l’autre. Ce n’est pas pour autant que le mouvement des « gilets jaunes » n’a eu aucune influence sur l’abstention. Dans la moitié de la France où l’écart entre l’abstention rurale et urbaine était assez faible, il s’est accru ; les campagnes ayant accéléré la prise de conscience de leur éloignement des services urbains, sans doute à cause des revendications des « gilets jaunes ». Sur la carte 6, on voit que le resserrement de l’écart entre abstention urbaine et rurale a été le plus important dans les départements les plus ruraux de la moitié Sud-Ouest : Morbihan, Côtes-d’Armor, Mayenne, Vendée, Lot, Aveyron, Haute-Loire, Ardèche, Hautes-Pyrénées, Corrèze, Corse. Il est vraisemblable que sans la crise des « gilets jaunes », l’écart d’abstention entre villes et campagnes de la moitié sud-ouest de la France se serait accru pour se rapprocher de son niveau dans la moitié nord-est, mais, cela aurait sans doute été moins rapide.

On assiste ainsi à une unification de la France, mais une unification des différences. Les écarts entre le comportement électoral de la France urbaine et de la France rurale qui variaient selon les régions se rapprochent sur tout le territoire en même temps qu’ils s’accroissent. Peut-être est-ce une manifestation de l’opposition souvent soulignée récemment entre métropoles et « périphérie », sauf que ce ne sont pas les métropoles mais les villes petites et moyennes dont le comportement électoral, indépendamment des orientations partisanes, s’écarte de plus en plus de celui des zones les plus rurales, où foisonnent les petites communes comptant moins de 1000 habitants.

En conclusion, la montée de l’épidémie a eu, bien sûr, un effet global sur la participation à l’élection municipale, mais elle n’a pas affecté les dynamiques en cours, ni l’influence des événements antérieurs telle que la crise des « gilets jaunes ». Si l’on remettait à la même échelle, donc à la même valeur moyenne qu’en 2014 pour toute la France, l’abstention observée en 2020, tous les constats précédents seraient préservés. L’épidémie est un événement bizarre, hors politique qui ne peut pas trouver des points d’accroche avec les mécanismes et les structures politiques présentes, lesquelles continuent d’évoluer comme si de rien n’était, à part la montée globale du taux d’abstention. Les conséquences politiques de l’épidémie viendront après que celle-ci sera jugulée et elles seront vraisemblablement importantes. De la même manière, la crise des « gilets jaunes » s’est déroulée hors des structures politiques classiques malgré les tentatives de récupération par les partis d’extrême gauche et d’extrême droite et c’est seulement maintenant qu’elle est en train d’influencer le paysage politique.

Épidémie et intentions de vote

Pour juger de l’influence que l’épidémie a eue sur le résultat des élections municipales, le meilleur moyen serait de comparer le vote tel qu’il se profilait, juste avant le déclenchement de l’épidémie, au vote réellement observé le 15 mars 2020. C’est, bien sûr, impossible, mais on peut s’en rapprocher en confrontant les résultats du premier tour aux sondages effectués un ou deux mois avant l’élection par l’Ifop dans un certain nombre de villes moyennes et grandes. Les détails de ces sondages sont disponibles sur le site de l’Ifop pour 39 villes. Leur répartition n’est pas purement aléatoire (par exemple le Sud-Est et le Nord-Est sont mieux représentés que l’Ouest et le Sud-Ouest), mais ces villes constituent un échantillon suffisant pour mettre en évidence plusieurs phénomènes politiques et sociodémographiques car le profil des répondants aux enquêtes est détaillé par l’Ifop dans chacune d’entre elles.

Étant donné la complexité des associations politiques, à gauche comme à droite, les listes en concurrence présentent des combinaisons ou des coalitions très diverses dans chaque ville. Parfois les écologistes s’associent aux socialistes, parfois aux communistes, aux « insoumis » ou même aux animalistes, parfois deux listes écologiques, voire trois, sont en concurrence. Même pagaille au centre où tantôt La République en marche part seule au combat, tantôt elle s’associe à l’Union des démocrates et indépendants (UDI) ou à la droite, tantôt elle se retire pour faciliter l’élection d’une liste de droite, comme à Toulouse. On ne peut donc pas dresser un panorama homogène mais, cependant, plusieurs constats importants peuvent être faits, en particulier dans le cas des maires qui se représentent, dans l’évolution des votes RN et écologiste, et surtout dans des différences démographiques considérables entre les électorats de droite, écologistes et RN.

2014-2020 : les maires qui se représentent

Dans 27 des 38 villes étudiées, le maire sortant se représentait. En général, cela donne un avantage, d’abord celui d’avoir déjà bénéficié d’un socle de votants solide, ensuite celui de représenter la stabilité dans un pays secoué par trois crises successives, les « gilets jaunes », les grèves contre la réforme des retraites et l’épidémie de coronavirus. Effectivement, alors qu’aux municipales la moyenne des résultats des listes de ces maires atteignait 38% des suffrages exprimés, elle monte en 2012 à 44%. La corrélation entre les scores aux deux élections est relativement faible (r = 0,53). Les partis politiques de gauche et de droite ayant été fortement secoués au cours des six années qui se sont écoulées entre les deux consultations municipales, on peut s’attendre à des changements importants.

Figure 2-1. Scores en 2014 et en 2020 des maires qui se représentaient

Pour les montrer, on a reporté sur la figure 2-1 les scores en 2020 (en vertical) en fonction des scores en 2014 (en horizontal). La ligne oblique correspond à des scores égaux aux deux élections. Les villes sont représentées par des cercles de couleur rouge lorsque le maire était de gau

Annexe : liste des villes dont les sondages ont été utilisés dans la note

Aix-en-Provence : mars 2020
Amiens : janvier 2020
Avignon : février 2020
Beauvais : janvier 2020
Béziers : février 2020
Blois : février 2020
Bordeaux : février 2020
Bruay-la-Bussière : février 2020
Calais : février 2020
Charleville : février 2020
Dijon : février 2020
Épinal : janvier 2020
Fréjus : février 2020
Grasse : février 2020
Hyères : mars 2020
La Seyne-sur-Mer : février 2020
Le Havre : mars 2020
Lens : février 2020
Lille : février 2020
Lyon : janvier 2020
Marseille : mars 2020
Maubeuge : février 2020
Menton : mars 2020
Metz : février 2020
Millau : février 2020
Montpellier : février 2020
Montreuil : février 2020
Nice : février 2020
Nîmes : février 2020
Paris : février 2020
Perpignan : 7 janvier 2020
Poitiers : février 2020
Reims : février 2020
Saint-Étienne : février 2020
Strasbourg : janvier 2020
Toulouse : février 2020
Tours : février 2020
Troyes : février 2020
Villeurbanne : février 2020

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