Alors que le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) a récemment validé l’approche marocaine du conflit concernant le Sahara occidental, Bechar Benmoumen, consultant, propose une analyse du considérable potentiel économique et politique que représenterait pour l’Algérie et le Maroc une relation équilibrée et apaisée entre les deux pays, et explore le rôle que pourrait y jouer l’Union européenne.
Il y a parfois, dans la vie des nations, des moments où l’Histoire se met à rimer avec elle-même. Lorsqu’en 1952, Robert Schuman et Konrad Adenauer scellèrent la réconciliation franco-allemande autour du charbon et de l’acier, c’est moins la matière que la méthode qui comptait : transformer la rivalité en interdépendance, dépasser la méfiance pour créer un moteur commun.
Aujourd’hui, au Maghreb, un tel horizon redevient pensable. Depuis l’adoption, le 31 octobre 2025, de la résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui consacre le plan d’autonomie marocain comme base de règlement politique au Sahara, le climat régional s’est allégé. Le roi Mohammed VI a immédiatement tendu la main à son « frère », le président Abdelmadjid Tebboune, et, pour la première fois depuis des décennies, l’idée d’un Maghreb réconcilié ne relève plus seulement du vœu pieux, mais d’une hypothèse envisageable.
Le prix d’une rivalité trop longtemps prolongée
Le coût du « non-Maghreb », comme l’appellent les économistes, est vertigineux. Les échanges commerciaux entre les cinq pays de la région (Algérie, Maroc, Tunisie, Mauritanie, Libye) formant l’Union du Maghreb arabe représentent à peine 5% de leur commerce total1Alexei Kireyev (dir), L’intégration économique du Maghreb. Une source de croissance inexploitée, Fonds monétaire international – Département Moyen-Orient et Asie centrale, n°19/01, 2018.. Et pour le seul couple algéro-marocain, ils sont presque inexistants. Selon la Banque mondiale, cela fait perdre entre un et trois points de croissance annuelle à chaque économie. Autrement dit, l’équivalent d’un plan Marshall dissipé chaque décennie par l’immobilisme et les rancœurs. Le Fonds monétaire international (FMI) a chiffré le potentiel : une intégration « profonde » pourrait faire croître les PIB nationaux de 30% sur dix ans2Ibid.. Ces chiffres disent tout : ce qui manque au Maghreb, ce n’est pas la ressource, c’est la confiance.
Pendant que les économies asiatiques ou latino-américaines ont bâti des marchés régionaux, le Maghreb a laissé ses frontières se figer. Le Maroc exporte ses biens vers l’Europe, l’Algérie vend son gaz au Nord, mais aucun flux économique ne circule vraiment entre eux. Les camions qui partent de Tanger s’arrêtent à Oujda ; ceux d’Oran n’iront jamais plus loin que Tlemcen. Le non-échange est devenu une habitude, presque une culture politique.
Le « non-Maghreb » se paie donc en croissance perdue, en duplication d’infrastructures dont la plupart pourraient être aisément mutualisées, et en dépendance vis-à-vis de marchés extérieurs. L’absence d’union régionale prive le Maroc et l’Algérie de leur profondeur stratégique naturelle : celle d’un marché commun maghrébin de cent millions d’habitants capable de peser dans la mondialisation.
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Abonnez-vousDes économies qui se répondent
Loin de s’exclure, les modèles marocain et algérien se complètent. Dans le domaine de l’énergie, la complémentarité saute aux yeux.
Le Maroc, engagé dans une transition verte ambitieuse, mais gardant des ambitions industrielles et technologiques de premier plan, a besoin de l’énergie bon marché et abondante de son voisin pour alimenter ses usines automobiles, ses cimenteries et ses datacenters. L’Algérie, quant à elle, dispose de réserves énergétiques colossales, mais recherche la technologie, la logistique et la connectivité nécessaires pour maximiser ses exportations. La réouverture du gazoduc Maghreb-Europe, fermé depuis 2021, serait, à cet égard, le premier symbole d’un rapprochement fructueux. Ce corridor pourrait, en effet, devenir la charpente d’une plateforme énergétique intégrée, combinant gaz naturel et hydrogène vert entre les deux rives de la Méditerranée.
Plus largement, une alliance stratégique entre la Sonatrach et le groupe OCP permettrait un basculement historique dans la région. La première, colonne vertébrale de l’économie algérienne, maîtrise l’exploration, la production et la distribution d’hydrocarbures. L’autre, locomotive du Maroc, a transformé le phosphate en levier de développement et s’est progressivement muée en un groupe diversifié, présent dans des secteurs de pointe et pionnier en matière d’innovation.
En conjuguant leurs forces, ces deux géants pourraient devenir moteurs d’un capitalisme d’État rénové et ouvert, capables de mobiliser d’immenses fonds pour répondre aux défis de demain : réchauffement climatique, transition énergétique, sécurité alimentaire et même intelligence artificielle appliquée notamment à l’agriculture, à l’eau et à l’éducation, secteurs cruciaux.
L’industrie automobile illustre d’ailleurs cette dynamique potentielle, tant les deux pays partagent d’importantes ambitions dans ce secteur. En effet, en unifiant les chaînes de valeur, Alger et Rabat pourraient intervenir en amont et en aval, densifier leurs écosystèmes et peser davantage face aux constructeurs européens.
Enfin, la complémentarité s’étend aussi à la finance où les grandes banques marocaines disposent d’une assise africaine, d’une capacité de financement et d’un savoir-faire que recherchent les entreprises algériennes pour leur expansion sur le continent.
La pax americana et le réveil européen
Depuis l’été 2025, la diplomatie américaine avance avec méthode et constance. Massad Boulos, conseiller de Donald Trump, a multiplié les visites à Alger (Algérie) et à Rabat (Maroc), dessinant les contours d’un accord de réconciliation avant 2026, annoncé en grande pompe à la mi-octobre 2025. Pour les États-Unis, l’enjeu dépasse le Sahara : il s’agit d’ancrer durablement le Maghreb dans une architecture de sécurité atlantique, de freiner l’expansion russe au Sahel et de contenir la pénétration chinoise sur le continent. Cette pax americana n’a rien d’un slogan : elle repose sur une vision d’équilibre et d’endiguement, où la stabilité du nord de l’Afrique devient la condition d’une Méditerranée apaisée.
Mais cette accélération étatsunienne met surtout en lumière le vide laissé par l’Europe. L’Union européenne, pourtant premier partenaire économique et principal investisseur dans la région, demeure observatrice d’un basculement qui la concerne pourtant directement. Là où Washington agit, Bruxelles commente. Or, à mesure que les États-Unis redessinent les équilibres, l’Europe risque de se retrouver marginalisée dans son propre voisinage. Il est temps pour elle de se réveiller. Non pour rivaliser avec Washington, mais pour compléter son action en donnant un contenu politique, économique et humain à une dynamique que d’autres ont plus qu’amorcée.
L’Europe dispose des outils et des leviers. Il lui faut désormais la volonté. Son rôle naturel serait de devenir le pilier « civil » et financier d’une réconciliation maghrébine, autour de trois priorités claires : l’énergie, la sécurité sahélienne et les migrations.
L’énergie, tout d’abord. L’Union européenne peut et doit, dans son propre intérêt, piloter la consolidation des infrastructures énergétiques qui unissent déjà le nord et le sud de la Méditerranée. Elle dispose des instruments pour financer et accompagner des projets concrets : modernisation du gazoduc Maghreb-Europe, corridors mixtes pour le gaz et l’hydrogène vert et autres interconnections en la matière. Une telle architecture favoriserait la diversification des sources, sécuriserait les approvisionnements et accélérerait la transition énergétique. Pour le Maghreb, ce serait l’opportunité d’adosser sa stabilité économique à la demande européenne. Pour l’Europe, ce serait l’assurance d’un partenariat énergétique de proximité, moins vulnérable aux tensions géopolitiques de l’Est.
La sécurité du Sahel, ensuite. Le vide laissé par le départ de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali, la fin de l’opération Barkhane et le retrait des forces françaises et américaines du Niger crée une faille que les puissances régionales ne peuvent plus ignorer. Les entités affiliées au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et à l’État islamique progressent, tandis que les régimes de l’Alliance des États du Sahel (AES, composée du Burkina Faso, du Mali et du Niger) cherchent de nouveaux équilibres. Dans ce contexte, il est urgent que les puissances maghrébines s’intègrent pleinement à la stabilisation du Sahel.
Une coordination quadrilatérale (États-Unis, Union européenne, Maroc, Algérie) pourrait structurer ce nouveau cadre. L’Algérie y trouverait une sortie par le haut du différend saharien et la possibilité de redevenir un acteur de stabilité continentale, tout en sécurisant sa frontière méridionale, longue et poreuse. Le Maroc, de son côté, assumerait enfin son rôle de puissance saharienne en Afrique du Nord, forte de ses réseaux commerciaux et religieux, de ses divers partenariats, notamment logistiques, et de la solidité de ses services de renseignement, qui travaillent déjà étroitement avec les gouvernements de l’AES. Les États-Unis apporteraient leur expertise militaire et leur capacité de coordination ; l’Europe, son financement et son savoir-faire en matière de développement territorial.
Enfin, la question migratoire. La réconciliation maghrébine ne sera durable que si elle s’accompagne d’un nouveau pacte migratoire entre l’Union européenne et les pays du Maghreb. Le cadre actuel, hérité de compromis bilatéraux et de logiques de contrôle, atteint ses limites. Le temps est venu de négocier une approche collective : un espace euro-maghrébin de mobilité qui reconnaisse le rôle capital des pays d’Afrique du Nord comme « zones tampons », et compense équitablement la fuite des cerveaux dont bénéficie l’Europe vieillissante.
Concrètement, cela suppose que Bruxelles investisse massivement dans la formation, la recherche et la création d’emplois au Maghreb. Non comme un acte d’aide, mais comme un partenariat d’intérêt commun : l’Europe a besoin de compétences, le Maghreb a besoin d’opportunités et de former sa jeunesse aux métiers d’avenir.
Un mécanisme de cofinancement éducatif et professionnel permettrait d’équilibrer les flux : pour chaque ingénieur, médecin ou chercheur maghrébin recruté en Europe, une contribution financière serait versée à un fonds régional dédié à la formation locale3Voir Hakim El Karoui et François Gaüzère-Mazauric, Pour un réalisme migratoire : une nouvelle stratégie en Méditerranée, Le Grand Continent, 25 septembre 2025.. C’est ainsi que, pour le Maghreb, la mobilité cesserait d’être une fuite de bras et de cerveaux pour devenir une circulation pensée et gérée en harmonie avec l’Union européenne, une telle approche transformant la gestion migratoire en vecteur de codéveloppement. Elle mettrait fin à la logique punitive qui domine encore trop souvent les relations euromaghrébines, et redonnerait sens à l’idée d’un espace commun de prospérité partagée.
Ces trois chantiers – énergie, sécurité, migration – peuvent former les piliers d’un nouveau pacte euromaghrébin, complémentaire de la dynamique américaine en cours. L’Europe y trouverait la cohérence stratégique qu’elle recherche depuis deux décennies pour sa politique de voisinage au sud : une façade méridionale stabilisée, un partenariat euro-africain équilibré, une souveraineté énergétique partagée et raffermie.
Mais cette ambition exige un changement de regard. Il ne s’agit plus de « soutenir » le Maghreb, mais de parier sur lui. Non plus d’imposer des cadres, mais de construire des interdépendances assumées.
Car dans le monde qui vient, les murs ne protègent plus : ils isolent. Le temps des empires est révolu ; vient celui des co-souverainetés. Et si, demain, l’Europe et le Maghreb apprenaient à se penser non plus comme deux rives, mais comme deux versants d’une même continuité géopolitique, alors la réconciliation algéro-marocaine pourrait signer une nouvelle ère de prospérité en Méditerranée occidentale, voire au-delà.
La France, trait d’union possible
Pour la France, l’enjeu est à la fois politique, économique et symbolique. Se réconcilier avec le Maghreb, c’est sortir du triangle infernal Paris-Alger-Rabat, où chaque geste envers l’un provoque un froissement de l’autre.
C’est aussi redonner à sa politique africaine une cohérence : investir dans la stabilité plutôt que dans la nostalgie, accompagner les évolutions plutôt que d’en prendre acte.
La France a tout à gagner à une entente durable entre ses deux partenaires. Elle y trouverait un marché régional en expansion, un relais industriel compétitif, un réel espace de projection vers l’Afrique. Ses entreprises, déjà présentes dans le BTP, les télécoms et l’énergie, pourraient s’appuyer sur une plateforme nord-africaine alliée et rénovée pour réinvestir le continent sur de nouvelles bases. Au-delà de l’économie, ce serait aussi un « geste intérieur » : apaiser le rapport mémoriel, reconnecter la diaspora franco-maghrébine à un horizon positif, dépasser les blessures du passé par la construction d’un avenir commun.
Un horizon à inventer
Rien n’est écrit, mais tout devient possible. Les signaux convergent : la main tendue du roi Mohammed VI, la posture plus pragmatique d’Alger, l’activisme américain et le besoin de stabilité de l’Europe. Pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle, les lignes bougent des deux côtés du Maghreb.
Le Maroc et l’Algérie n’ont pas besoin d’être semblables pour coopérer. Les deux pays ont simplement besoin de lucidité et de courage. L’Europe d’après-guerre avait fait de son charbon et de son acier un symbole de paix. Au Maghreb, peut-être que le gaz, l’hydrogène, l’agriculture et la sécurité deviendront, demain, les fondations d’un nouveau contrat de prospérité.
Et si, dans un siècle, les historiens de la région venaient à parler d’un moment « Mohamed VI- Tebboune » comme on parle aujourd’hui du « moment Schuman-Adenauer », alors le pari serait gagné : celui d’avoir enfin compris que la paix, ici comme ailleurs, ne se décrète pas seulement, elle se construit.
- 1Alexei Kireyev (dir), L’intégration économique du Maghreb. Une source de croissance inexploitée, Fonds monétaire international – Département Moyen-Orient et Asie centrale, n°19/01, 2018.
- 2Ibid.
- 3Voir Hakim El Karoui et François Gaüzère-Mazauric, Pour un réalisme migratoire : une nouvelle stratégie en Méditerranée, Le Grand Continent, 25 septembre 2025.