Le paysage partisan à cinq cents jours de l’élection présidentielle

Dans la suite des dernières élections municipales et de la publication de la huitième édition de l’enquête annuelle “Fractures françaises” en partenariat avec le Cevipof, Ipsos, l’Institut Montaigne et Le Monde, Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation, dresse un constat de l’actuel état du paysage politique et partisan, à près de cinq cents jours de la prochaine élection présidentielle. quel est le poids des formations politiques ? Quelle est la structure de leurs soutiens ? Quelle est leur image ?

Du point de vue de l’observateur, la situation des partis politiques à cinq cents jours de l’élection présidentielle est source d’interrogations. L’analyse des résultats des élections municipales d’un côté et des premiers sondages d’intentions de vote pour l’élection présidentielle d’un autre côté met en lumière la persistance d’une situation inédite : les forces nationales sont impuissantes localement ; les forces locales sont impuissantes nationalement.

Du point de vue de l’opinion, le paysage partisan continue à être d’abord et avant tout source d’insatisfactions. Interrogés sur leur confiance envers vingt institutions d’ordre très divers, les Français continuent de placer les partis politiques en vingtième et dernière position. Avec 11% de confiance, les partis politiques sont ainsi 70 points derrière les PME qui sont en première position mais aussi 13 points derrière les médias qui sont en avant-dernière position. Dans le même temps, pourtant, les Français sont nombreux à afficher une proximité partisane et l’analyse approfondie de la huitième vague des fractures françaises permet d’éclairer trois questions : quel est le poids des formations politiques ? Quelle est la structure de leurs soutiens ? Quelle est leur image ?

Le poids

Si l’on examine la photographie (voir tableau 1), une grande majorité de Français expriment une préférence partisane, mais deux faits sont particulièrement saillants :

  • la première proximité partisane est, avec 26%, ceux qui répondent n’être proche d’« aucun parti », de la même manière que, lors du vote, le premier parti est bien souvent celui de l’abstention ; 
  • aucune formation politique ne se détache et quatre d’entre elles (EELV, LREM, LR et RN) se tiennent dans un mouchoir de poche, entre 11,5% et 14%. 

 

Tableau 1 :  “De quel parti politique êtes-vous le plus proche ou le moins éloigné ?” 

 

La scène politique est donc à la fois contestée et éclatée.

Si l’on regarde le film, en se projetant un peu plus de deux ans en arrière, à la veille des élections du Parlement européen, on note une relative stabilité pour LFI et le RN, un recul de 1,5 point pour le Parti socialiste et pour LREM, un recul plus substantiel de 2,5 pour LR et, surtout, une vraie percée pour EELV avec une progression de 9 points. Il y avait une sensibilité écologiste en juin 2018 – qui s’était traduite dans les préoccupations et même dans le vote –, il y a aujourd’hui une proximité partisane. 

Structure

L’enquête « Fractures françaises 2020 » permet également de mieux comprendre l’identité des sympathisants de chacune des formations politiques.

Quelle identité politique ?

Il a été demandé aux Français de s’auto-positionner sur une échelle gauche-droite (entre 0 qui signifie « très à gauche » et 10 qui signifie « très à droite »).

On peut regarder les résultats globalement et constater que le barycentre est, à 5,1 (voir tableau 2), légèrement à droite, qu’il y a 13,3% de Français qui choisissent de ne pas répondre – c’est relativement peu – mais 22% qui se placent en position centrale – c’est beaucoup. Que le total droite (6-10) est, avec 35%, supérieur au total gauche (0-4) avec 30% mais que la gauche est loin d’avoir disparu (voir tableau 2).

 

Tableau 2 : Comment vous positionnez-vous sur une échelle gauche-droite (entre 0 qui signifie « très à gauche » et 10 qui signifie « très à droite ») ?”

 

On peut aussi regarder ces mêmes résultats au prisme de la proximité partisane en apportant des réponses aux deux questions suivantes.

Quel est l’auto-positionnement des sympathisants des partis politiques ? On voit que les sympathisants d’EELV se situent clairement à gauche, que les sympathisants de LREM se situent à droite, que les sympathisants de LR et du RN ne sont pas si éloignés les uns des autres.

 

Tableau 3 : Où se situent, en moyenne, les sympathisants politiques sur une échelle gauche-droite (entre 0 qui signifie « très à gauche » et 10 qui signifie « très à droite ») ? 

 

Dans quelle mesure les partis politiques réussissent-ils à occuper leur espace naturel, en d’autres termes, quel est le lien entre l’auto-positionnement et la proximité partisane ?

 

Tableau 4 : Sur une échelle gauche-droite (entre 0 qui signifie « très à gauche » et 10 qui signifie « très à droite ») », où se situe chaque « famille » de Français dans chaque famille politique ?

 

Que conclure de ce tableau 4 ?

  • les répondants de ce que l’on pourrait appeler la « gauche radicale » (0-1), ne sont que 33% à afficher LFI comme préférence partisane – un autre tiers se répartissant entre le Parti socialiste et EELV ;
  • les répondants de la gauche « classique » (2-3) se partagent en trois ensembles de taille à peu près équivalente entre LFI, le Parti socialiste et EELV ;
  • les répondants de la gauche « modérée » (4) se partagent pour l’essentiel entre le Parti socialiste et EELV, avec juste un peu plus de 10% pour LFI ou pour LREM ;
  • les répondants en position centrale (5) ne sont pas vraiment centristes : 17% seulement choisissent LREM et, surtout, près de 40% n’expriment aucune préférence partisane, confirmant que cette réponse est davantage un non-choix qu’un choix ;
  • les répondants de la droite « modérée » (6) sont d’abord proches de LREM, avec 33% environ, ils sont presque deux fois plus nombreux que les sympathisants LR ;
  • les répondants de la droite « classique » (7-8) sont, inversement, principalement proches de LR mais aussi, à 16% de LREM et, surtout, à 22% du RN ;
  • les répondants de la droite « radicale » (9-10) sont très massivement proches du RN. Avec 67%, on voit que le RN occupe beaucoup mieux son espace naturel que tous les autres partis ;
  • on voit, enfin, que les partis de droite occupent dans l’ensemble mieux leur espace que les partis de gauche : ainsi, 20% des répondants de gauche (0-4) n’expriment-ils aucune préférence partisane contre seulement 7% des répondants de droite (6-10).

Quelle identité sociologique ?

Là encore, deux séries d’éléments permettent de mieux cerner l’identité des partis politiques.

Les éléments « objectifs »

Au-delà du niveau de revenus ou de diplômes ou des types de professions, cinq critères colorent différemment les partis politiques.

  • le genre : les femmes sont nettement plus nombreuses à choisir un parti de gauche (avec un écart de +/- 5 points avec les hommes), les hommes sont nettement plus nombreux à choisir LREM ou le RN (avec peu ou prou le même écart) ;
  • l’âge : contrairement à une idée parfois reçue, les moins de trente-cinq ans sont beaucoup plus nombreux à choisir les partis de gauche (7 points de plus que la moyenne) et les plus de soixante-cinq ans à choisir LR (6 points de plus que la moyenne) ;
  • la taille d’agglomération : là, ce sont EELV et le RN qui offrent des figures inversées. Du rural jusqu’à l’agglomération parisienne, on évolue de manière presque linéaire de 7% à 18% pour EELV et de 17% à 7% pour le RN ; 
  • la religion : ce sont cette fois EELV et LR qui sont les deux pôles. Les catholiques choisissent LR à 19% et EELV à 7,5%, les « sans religion » LR à 5% et EELV à 17% ;
  • l’intérêt pour la politique : il s’agit d’un critère déterminant et trop souvent négligé par les observateurs. LREM et LR, et dans une moindre mesure le Parti socialiste, sont beaucoup plus forts chez ceux qui s’intéressent à la politique quand les résultats sont plus équilibrés pour le RN ou EELV.  

 

Tableau 5 (aux seuls sympathisants LREM et LR) : Vous, personnellement, vous intéressez-vous à la politique ?”

 

Les éléments « subjectifs » 

De la même manière qu’il y a un auto-positionnement « politique », il y a un auto-positionnement « social » (voir tableau 6). Il s’agit de savoir, au-delà de la profession exercée, à quelle catégorie les répondants ont le « sentiment » d’appartenir. Il y a ainsi aux alentours de 30% qui s’estiment « défavorisés » ou appartenant aux milieux populaires, 50% aux classes moyennes inférieures et 20% à un ensemble regroupant les classes moyennes supérieures, les aisés et les privilégiés.

Comment ces trois catégories expriment-elles leur préférence partisane (voir tableau 6) ?

D’une part, pour EELV, LREM et LR, il y a une évolution linéaire : leur pourcentage de sympathisants est corrélé positivement à l’auto-positionnement – ils sont deux fois plus nombreux chez les plus favorisés que les plus défavorisés.

D’autre part, pour LFI – mais pas pour le RN –, c’est exactement l’inverse. Et, de la même manière, plus on est défavorisé moins on exprime une préférence partisane.

 

Tableau 6 : À quelle catégorie sociale avez-vous le sentiment d’appartenir ? Et de quel parti politique vous sentez-vous le plus proche?”

 

L’auto-positionnement idéologique

C’est l’un des enseignements les plus instructifs de cette enquête : comment les Français se définissent-ils idéologiquement lorsqu’on leur offre un large éventail de choix ? 

Se situent-ils sur l’axe gauche-droite ? Et comment ? De droite ? De gauche ? Du centre ?

Se reconnaissent-ils autrement, dans un qualificatif idéologique ? Et lequel ? Libéraux ? Progressistes ? Écologistes ? Souverainistes ? Nationalistes ? Patriotes ? Révolutionnaires ? 

Ou se caractérisent-ils encore ailleurs, d’abord et avant tout comme « homme ou femme du peuple » ?

De manière globale, le qualificatif le plus retenu – près de deux fois plus que celui retenu en deuxième – est « homme ou femme du peuple » et c’est une indication supplémentaire du recul des catégories idéologiques traditionnelles. Il y a, ensuite, cinq groupes de poids relativement équivalent : « de droite » et « écologiste » avec 23%, « de gauche » avec 21%, « centriste » avec 20% et « patriote » avec 17%. Les autres qualificatifs sont nettement derrière (voir tableau 7).

 

Tableau 7 : Parmi les qualificatifs suivants, quel est celui qui vous définit politiquement le mieux ou disons le moins mal ? Diriez-vous que vous êtes un homme ou une femme… Et ensuite ?”

 

 

De manière plus précise, il est éclairant d’analyser comment les sympathisants de chaque formation politique se qualifient eux-mêmes.

C’est éclairant sur la difficulté des formations politiques à imposer leur propre vocabulaire, y compris auprès de leurs sympathisants. Ainsi, les sympathisants LFI se définissent « de gauche » avant d’être « du peuple » ; les sympathisants LREM se définissent « centristes » avant d’être « progressistes » ; les sympathisants RN se définissent « nationalistes » avant d’être « patriotes », épousant ce faisant le qualificatif donné par leurs adversaires.

C’est éclairant au-delà sur chaque formation politique. Que constate-t-on ? Pour les sympathisants LFI, la disparition du mot « révolutionnaire » et la faible pénétration du mot « écologiste ». Pour les sympathisants EELV, le relatif éclatement des appartenances – un peu moins de la moitié (49%) se définissant comme « écologistes », le reste se partageant entre « du peuple », « centristes », « de gauche » et « progressistes ». Pour les sympathisants LREM, l’éclatement spectaculaire des appartenances – « centriste » arrive en tête des premières réponses avec seulement 27% –, la confirmation que la droite devance la gauche et que l’écologie est marginalisée, y compris en seconde réponse. Pour les sympathisants LR, la domination massive du qualificatif « de droite » (64%) et la quasi-absence, très spécifique, de la référence « du peuple » (9%). Pour les sympathisants RN, comme pour ceux de LREM, on constate l’éclatement des appartenances mais la constitution d’un triangle « de droite »/« nationaliste »/« patriote » qui rassemble au total 62%.

 

Tableau 8 (aux sympathisants politiques) : Parmi les qualificatifs suivants, quel est celui qui vous définit politiquement le mieux ou disons le moins mal ? Diriez-vous que vous êtes un homme ou une femme… Et ensuite (en premieren deuxième) ?”


 

Image

Beaucoup de questions de l’enquête touchent à l’image des différentes formations politiques, avec quelques questions spécifiques pour LFI – que 64% des Français considèrent comme un parti « d’extrême gauche » – et pour le RN – que 74% des Français considèrent comme un parti « d’extrême droite », y compris 58% des sympathisants RN, et 58% encore comme un parti « xénophobe ».

Il est intéressant de concentrer l’analyse sur deux questions tant elles sont déterminantes pour le vote : le souhaitable et le possible (voir graphique). Le souhaitable, c’est la question de savoir si l’on est d’accord avec « la société prônée par ce parti » ; le possible, c’est la question de savoir si l’on considère que ce parti est « capable de gouverner ». Il est dès lors possible de croiser dans un même tableau la désirabilité et la crédibilité. 

 

Graphique : “Êtes-vous d’accord avec la société prônée par ce parti (souhaitable) ? Considérez-vous que ce parti est capable de gouverner (crédible) ?”

Que peut-on en conclure ?

LFI et, dans une moindre mesure, le RN sont à la fois moins désirables et moins crédibles – ils sont même l’un et l’autre (à 51% et 61%) jugés « dangereux pour la démocratie ».

Le Parti socialiste, LREM et LR sont moyennement désirables mais à peu près crédibles. En soulignant que le score de LREM sur la crédibilité (43%) est décevant pour un parti au pouvoir, à peine devant le Parti socialiste (39%) et, chiffre intéressant, 10 points derrière LR (53%), comme s’il y avait une rémanence de la présence naturelle de la droite au pouvoir. 

EELV, enfin, est dans la situation unique d’être plus désirable que crédible et dans la situation complexe d’être à la fois assez désirable (44%, 14 points devant LREM) mais assez peu crédible (32%, au même niveau que le RN globalement et même moins que le RN chez les moins de trente-cinq ans et chez les plus de soixante ans).

On pourrait être tenté de ne jeter qu’un œil distrait aux proximités partisanes tant l’image des partis politiques est dégradée et la vie partisane effacée. Ce serait une double erreur. D’une part, l’analyse permet, on l’a vu, de documenter des intuitions et parfois de les nuancer. D’autre part, il demeure une corrélation étroite entre le vote et la proximité partisane. Ainsi, même dans cette élection si particulière qu’a été l’élection présidentielle de 2017, 84% des sympathisants de LFI ont voté pour Jean-Luc Mélenchon, 78% des sympathisants LR ont voté pour François Fillon et 87% des sympathisants RN ont voté pour Marine Le Pen. Il va donc falloir regarder comment évoluent les proximités partisanes dans les cinq cents jours qui nous séparent de l’élection présidentielle de 2022.

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