Pour le Nouveau Front populaire, un premier tour prometteur mais un second tour très incertain

Très bon premier tour, incertain second tour : voilà, schématisée, la situation du Nouveau Front populaire (NFP) telle qu’elle ressort de l’analyse des résultats de la sixième vague de l’Enquête électorale française 2024, menée par l’institut Ipsos pour la Fondation Jean-Jaurès, Le Monde, le Cevipof, France.tv, Radio France et l’Institut Montaigne. Gilles Finchelstein, secrétaire général de la Fondation, montre en quoi la position avantageuse du Nouveau Front populaire au premier tour se complique au second.

Avec 29% d’intentions de vote, le Nouveau Front populaire (NFP) atteint un niveau élevé. D’abord, il devance de 9,5 points la coalition présidentielle et constitue de ce fait l’alternative au Rassemblement national. Ensuite, le score du NFP marque une progression de près de 5 points si on le compare à celui de la Nupes lors des élections législatives de 2022. Enfin, le passage en quelques jours de listes séparées et divisées des élections européennes aux candidatures uniques et au programme commun des élections législatives s’est réalisé sans dommages excessifs. Séparées, les listes de gauche ont recueilli au total 32% des voix le 9 juin dernier ; unies, elles rassemblent 29% aujourd’hui – la déperdition n’est pas nulle (16% des électeurs de Raphaël Glucksmann et 13% des électeurs de Marie Toussaint disent vouloir voter Ensemble) mais elle était presque deux fois plus importante en 2022 entre l’élection présidentielle et les élections législatives.

Au-delà du niveau, le positionnement de cet électorat souligne le décalage entre les qualificatifs de la bataille politique – l’assimilation du NFP à « l’extrême gauche » – et la représentation qu’eux-mêmes s’en font. Invités à se situer sur une échelle idéologique, 74% d’entre eux choisissent en effet la « gauche » et, ironiquement, sont presque aussi nombreux à choisir le « centre » (7%) que… « l’extrême gauche » (9%). De la même manière, invités à indiquer de quel parti ils se considèrent le plus proche, les électeurs du NFP choisissent davantage le Parti socialiste (32%) que La France insoumise (27%) et les Écologistes (13%).

Dernière série d’enseignements qui documentent la solidité de ce score de premier tour, il s’agit d’un vote d’adhésion et d’un vote d’espoir. Vote d’adhésion parce qu’une nette majorité (62%) déclare vouloir « faire gagner » son camp plutôt que « faire barrage » à un autre bloc et parce que le programme, en dépit des critiques qui lui ont été adressées, est jugé par 60% de ses électeurs à la fois désirable et crédible. Vote d’espoir, parce que, de manière surprenante, les électeurs du NFP font à 66% le pronostic que le NFP va gagner les élections. Ce faisant, il est logique de constater que 84% des électeurs du NFP considèrent que « leur choix est définitif » – c’est 8 points de plus que pour les électeurs de la coalition présidentielle. 

La gauche pourrait donc réaliser un bon premier tour, ce qui voudrait dire, concrètement, se qualifier pour le second tour bien au-delà des 384 circonscriptions où elle a pu le faire en 2022.

Et c’est là que l’incertitude commence.

En effet, ce qui menace la gauche, c’est le risque d’une mauvaise transformation des voix en sièges.

Plusieurs signaux clignotent à l’orangé et convergent autour d’un même constat : la gauche a constitué un bloc solide à l’intérieur mais qui peut être répulsif pour l’extérieur – et cet extérieur est déterminant dans un second tour.

Lorsque l’on analyse ce que pensent les électeurs d’Ensemble ou des Républicains (non ralliés à Éric Ciotti), on mesure qu’il y a souvent quasi-équivalence entre le NFP et le Rassemblement national (RN). Pour n’en donner qu’une seule illustration, et au-delà des programmes qui sont rejetés dans les mêmes proportions, à qui pensent les électeurs qui déclarent voter pour « faire barrage » ? Pour ceux d’Ensemble, à 61% au RN mais aussi à 36% au NFP ; pour les Républicains, à 52% au NFP devant le RN à 43%.

La première cause de cette situation tient à la présence – à l’omniprésence – de Jean-Luc Mélenchon et les résultats de l’Enquête électorale française apportent des informations éclairantes. Quinze personnalités, sur le spectre le plus large, ont été testées pour savoir si ce serait une bonne ou une mauvaise chose qu’elles deviennent Premier ministre. S’agissant de Jean-Luc Mélenchon, dans l’ensemble de la population, 11% considèrent que ce serait une « bonne chose » – il est en dernière position – et 78% une « mauvaise chose » – il est en première position (90% des électeurs d’Ensemble estiment même que ce serait une « très mauvaise chose »). Mais, plus éclairant encore, au sein même de l’électorat du NFP, on mesure l’étendue du handicap que fait peser Jean-Luc Mélenchon : une majorité nette d’entre eux (54% contre 25%) considère que ce serait davantage une mauvaise chose qu’une bonne chose qu’il soit Premier ministre – et l’écart avec Raphaël Glucksmann comme François Ruffin est spectaculaire puisque, dans ce même électorat, l’un comme l’autre sont plébiscités dans les mêmes proportions (57% contre 18%).

La deuxième cause du problème potentiel de second tour pour le NFP tient à la place de La France insoumise (LFI) et, là encore, les résultats de l’Enquête électorale française sont éclairants en ce qu’ils permettent de documenter les différences d’attitudes des électeurs selon l’étiquette partisane du candidat du NFP. Ainsi, par rapport à un candidat LFI, un candidat socialiste augmenterait de 9 points la probabilité de voter pour lui et diminuerait de 6 points l’impossibilité de le faire – ce sont des écarts considérables.

Il serait pourtant hâtif d’en conclure que le second tour sera nécessairement mauvais pour la gauche car nul ne peut anticiper les conséquences du choc des résultats du premier tour si le RN est à 36% : seuls 3% des électeurs du NFP et d’Ensemble pronostiquent en effet une majorité absolue pour le RN. Si la menace devenait concrète, il ne s’agirait plus de savoir s’il y a équivalence des dangers entre LFI et le RN (ou entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen) mais de savoir quel est le danger le plus imminent. Il s’agirait simplement de prendre les adversaires dans l’ordre dans lequel ils se présentent.

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