Si les enquêtes mesurent année après année une baisse du temps consacré à la lecture du livre « papier », la réalité est plus complexe, comme le montrent les Récits de vie recueillis par BloomTime pour la Fondation Jean-Jaurès (et sur lesquels s’appuient en partie Arthur De Grave et Diana Filippova pour leur rapport La République des lecteurs. Pour en finir avec la mort du livre). Lucia Socias, directrice artistique et éditoriale de BloomTime, et François Miquet-Marty, président du Groupe Les Temps nouveaux, en font la synthèse et montrent que le livre est rarement, pour les Français, seulement un objet culturel.
Cette note repose sur un recueil qualitatif de Récits de vie effectué par BloomTime pour la Fondation Jean-Jaurès lors d’un forum en ligne réalisé 10 mars 2026, auprès de 24 personnes âgées de 18 ans et plus. Les participants, issus de profils socio-démographiques et géographiques diversifiés, se déclarent lecteurs réguliers (environ un livre par mois) ou occasionnels (trois à quatre livres par an). Les témoignages ont été recueillis par écrit dans un espace privé, puis analysés et mis en perspective selon une approche qualitative.
Ce corpus ne vise pas à mesurer statistiquement les pratiques de lecture de la population française. Sa force est ailleurs : il permet d’observer de l’intérieur les significations attribuées à la lecture, les moments de rupture, les usages concrets et les effets ressentis sur les trajectoires personnelles et le rapport au monde.
Il y a quelque chose d’étrange dans la manière dont nous parlons aujourd’hui du « livre papier ». Nous en parlons souvent comme d’une pratique menacée. Les enquêtes mesurent le temps consacré aux livres, les écrans occupent une place croissante dans les usages quotidiens, et la lecture est régulièrement convoquée comme le symbole d’une attention que nous serions en train de perdre. À chaque nouveau constat, la même inquiétude revient : lisons-nous encore suffisamment ?
Mais cette manière de poser le problème dit peut-être autant de notre rapport au livre que les chiffres eux-mêmes. En effet, les Récits de vie recueillis par BloomTime pour la Fondation Jean-Jaurès révèlent une réalité moins réductrice : des expériences situées, des souvenirs, des habitudes, des attachements et des manières de parler de ce que la lecture fait à une vie. Et lorsqu’on écoute ces voix, le livre apparaît rarement comme un simple objet culturel. Il est un refuge. Une porte. Un outil. Un rendez-vous avec soi-même et avec les autres. Un moyen de comprendre. Un plaisir. Parfois même un besoin.
Le livre ne se laisse donc pas facilement réduire à une pratique mesurable. Quatre idées maîtresses se révèlent :
- le livre n’est pas mort : son usage se recompose notamment face au numérique ;
- le livre constitue l’une des voies les plus fécondes de construction de soi et de l’intime ;
- paradoxalement en apparence, le livre participe aussi à la construction du collectif ;
- c’est cette ambivalence qui fait la singularité du livre aujourd’hui : une expérience subjective et sensorielle qui compose un commun (de cultures, d’usages, de souvenirs…) – un commun d’inspiration subjective.
Le livre n’est pas mort, sa place se recompose face au numérique
| « Aujourd’hui, j’ai vraiment l’impression qu’il faut choisir entre deux manières d’occuper son temps. Soit on accepte de se couper un peu, de se mettre dans sa bulle, de se déconnecter pour lire tranquillement, soit on reste dans le flux permanent des notifications, des réseaux sociaux, des séries… et dans ce cas-là, il devient beaucoup plus difficile de lire. Pour moi, lire demande un choix volontaire de ralentir et de s’isoler un peu. » |
Il faut choisir. La formule pourrait sembler excessive. Elle décrit pourtant une expérience devenue assez ordinaire : pour lire, il ne suffit plus toujours de trouver un moment libre. Il faut parfois décider que ce moment ne sera consacré à rien d’autre.
Le temps de lecture ne se trouve pas nécessairement entre deux activités. Il faut le dégager. Ce qui est en jeu n’est donc pas seulement la quantité de temps dont chacun dispose, mais sa qualité. Une heure peut être disponible sur le papier et rester pratiquement inutilisable si elle est constamment interrompue. Lire suppose une continuité que notre quotidien rend moins évidente : commencer quelque chose et accepter de rester avec cette chose assez longtemps.
Les chiffres du Centre national du livre donnent une idée de cette transformation. Le temps quotidien consacré à la lecture pour le plaisir est passé de 41 minutes en 2023 à 31 minutes en 2025. Chez les moins de 25 ans, le contraste est encore plus marqué : le doomscrolling représente en moyenne 3h21 par jour, quand la lecture représente 3h40 par semaine.
Ces données ne permettent pas de conclure que les écrans ont « remplacé » les livres. Les usages sont plus complexes que cela. On peut lire sur un écran, découvrir un livre sur un réseau social, écouter un livre audio, échanger avec d’autres lecteurs en ligne. Le numérique fait désormais partie de l’univers du livre.
Mais quelque chose a changé dans l’environnement de la lecture : notre attention est devenue beaucoup plus sollicitée. Une notification interrompt une phrase. Un message ouvre une autre conversation. Une vidéo en appelle une autre. Un lien mène ailleurs. Le mouvement peut continuer sans véritable point d’arrêt. Le livre fonctionne autrement. Il ne nous propose rien après la page. Il ne cherche pas à deviner ce qui pourrait nous intéresser ensuite. Il n’a pas besoin de nous retenir. Il attend simplement que nous poursuivions.
Le livre constitue l’une des voies les plus fécondes de construction de soi et de l’intime
Le livre comme espace de résistance et expérience sensorielle
Cette simplicité est peut-être devenue précieuse. Lire un texte long demande de supporter une certaine lenteur. Il faut parfois attendre plusieurs pages avant de comprendre où l’auteur veut nous conduire. Il faut se souvenir de ce qui a été dit auparavant, faire des liens, interpréter, revenir en arrière. La lecture profonde repose précisément sur ces opérations : inférer, comparer, mobiliser ses connaissances, imaginer, prendre de la distance par rapport au texte.
Cela ne signifie pas que nous ne saurions plus lire. Nous lisons constamment. Nous lisons des messages, des mails, des articles, des sous-titres, des commentaires, des informations. Mais toutes ces lectures ne mobilisent pas notre attention de la même façon. Lire pour trouver une information n’est pas lire pour suivre une pensée. Parcourir un texte n’est pas nécessairement l’habiter.
C’est peut-être là que se joue une partie du problème contemporain : nous sommes entourés de textes, mais nous avons de moins en moins souvent l’occasion de leur donner toute notre attention.
Un participant à l’enquête parle de la lecture comme d’« une forme de résistance aux sollicitations permanentes et aux écrans ». Il précise : « J’ai l’impression qu’aujourd’hui tout est fait pour capter notre attention, avec des notifications, des contenus rapides, des sollicitations constantes, et la lecture demande justement l’inverse : du temps, de la concentration, une certaine disponibilité mentale. C’est pour ça que je la vois comme une forme de résistance, mais une résistance qui devient de plus en plus difficile à maintenir dans le quotidien. »
La difficulté ne vient donc pas seulement du lecteur. Elle vient aussi de ce qui l’entoure. On demande souvent à chacun de « mieux gérer son temps », de poser son téléphone, de se concentrer davantage. Mais l’attention n’est pas une ressource entièrement privée. Elle est aussi façonnée par les environnements que nous fréquentons. Une partie de l’économie numérique repose précisément sur la capacité à attirer puis à retenir cette attention : notifications, défilement continu, recommandations personnalisées, contenus conçus pour prolonger la consultation. Le smartphone est devenu presque omniprésent : 91% des plus de 12 ans en sont équipés, selon le Baromètre du numérique 2025.
Dans ce contexte, le livre possède une caractéristique singulière : il ne fait presque rien de notre attention. Il ne la mesure pas. Il ne la personnalise pas. Il ne la revend pas. Il constitue une forme d’espace fermé, dans lequel le lecteur peut rester sans être constamment invité à faire autre chose.
Cette propriété donne au livre une dimension qui dépasse son contenu : il protège une certaine manière de lire.
À cette temporalité s’ajoute une expérience qui appartient plus directement à l’objet lui-même. Prendre un livre, le tenir, tourner ses pages, sentir le papier, voir les pages parcourues : le livre n’est pas seulement le support d’un texte. Il est aussi une expérience sensorielle.
Dans un quotidien de plus en plus dématérialisé, cette matérialité compte. Le livre se manipule, se conserve, se prête, s’offre. Il peut rester dans un espace, devenir un souvenir, porter les traces d’une lecture.
Et cette expérience n’est pas incompatible avec le numérique. Un lecteur peut passer de son téléphone à son livre, utiliser une liseuse, découvrir un auteur sur Instagram puis acheter son roman en librairie. La question n’est donc pas de choisir définitivement entre deux mondes. Elle est de savoir si nous sommes encore capables de préserver, au milieu du flux, des espaces où l’attention n’est pas continuellement sollicitée.
Le livre et moi : construire un espace intérieur
Lire, ce n’est pas seulement comprendre ce qui est écrit. C’est aussi apprendre à rester un peu plus longtemps avec une idée.
Un texte peut nous obliger à ralentir avant de conclure, à suivre un raisonnement que l’on ne partage pas nécessairement, à rapprocher des éléments qui semblaient éloignés. Il permet de revenir en arrière, de relire, de comparer. Quelque chose se joue dans cette possibilité de ne pas avoir à comprendre ou à juger immédiatement.
C’est peut-être l’une des expériences les plus singulières que permet la lecture : mettre une distance entre soi et ce que l’on pense.
| « Certains livres […] m’ont permis de mettre de côté certains chemins de pensée tous tracés et de prendre du recul sur certaines situations […] j’aime bousculer certaines idées que je préconçois. La lecture a été cruciale pour me permettre d’élargir le spectre de ma vision. Avec le temps, certaines lectures m’ont amené à voir des situations différemment, à ne plus les aborder de manière aussi automatique. Ce n’est pas forcément immédiat, mais plutôt progressif : certaines idées restent, évoluent, et finissent par modifier ma manière de réfléchir ou d’interpréter ce qui m’entoure. » |
On peut ouvrir un livre avec une opinion et le refermer sans l’avoir abandonnée, mais en la regardant autrement. On peut y trouver une confirmation, une contradiction, une nuance. On peut découvrir que quelqu’un dont on ne partage ni l’époque, ni le milieu, ni les convictions a pourtant quelque chose à nous apprendre.
La lecture ne produit pas nécessairement l’accord. Elle produit parfois du déplacement. Celui-ci passe aussi par l’imagination. Lire suppose de compléter ce qui n’est pas donné, de construire mentalement des lieux, des visages, des situations. Le texte ne montre pas tout ; il laisse au lecteur une part du travail. Cette part laissée ouverte n’est pas un défaut. Elle est précisément ce qui permet à chacun d’entrer dans l’histoire avec ses propres images, son expérience et sa sensibilité.
La lecture requiert ainsi une forme d’activité intérieure assez particulière. Elle ne consiste pas seulement à recevoir. Elle oblige à relier, à interpréter, à anticiper, parfois à douter. Et cette activité peut transformer progressivement notre manière de penser.
Se construire comme lecteur : de la transmission à l’appropriation
| « Les livres ont surtout fait progresser mes connaissances […] mais ont peu fait évoluer mes convictions […] ils améliorent ma communication, m’aident à clarifier mes idées. Dans mon cas, la lecture agit davantage comme un outil pour mieux structurer ce que je pense déjà, plutôt que pour transformer en profondeur mes opinions. » |
Cette nuance compte. La lecture ne bouleverse pas nécessairement celui ou celle qui lit. Elle peut agir de manière beaucoup plus discrète : organiser une pensée, préciser une intuition, donner les mots qui manquaient, rendre une idée plus claire. Changer d’avis n’est pas la seule manière de penser autrement.
Lire beaucoup ne garantit évidemment ni l’intelligence ni l’esprit critique. Un livre peut aussi enfermer, confirmer des préjugés, répéter des certitudes. Tout dépend de ce que l’on lit, de la manière dont on le lit et de la possibilité de confronter ce que l’on rencontre à d’autres textes, à d’autres expériences, à d’autres voix.
Mais c’est précisément cette possibilité de confrontation qui donne à la culture de l’écrit sa portée particulière. Lire permet de faire exister devant soi une pensée qui n’est pas la sienne. L’écrire permet de la conserver, de la reprendre, de la discuter. Entre le lecteur et le texte s’installe alors une distance qui n’est pas une séparation : elle est une possibilité de réflexion.
Cette distance commence très tôt. Elle se construit lorsque l’enfant comprend qu’un mot peut désigner une chose absente, qu’une histoire peut parler d’un monde qui n’est pas celui dans lequel il se trouve, qu’un texte peut être relu et interprété différemment. Elle devient progressivement une manière de prendre du recul par rapport à ce qui est immédiatement vécu.
Mais savoir lire ne suffit pas à devenir lecteur. Entre la capacité à déchiffrer un texte et le fait de se sentir autorisé à entrer dans les livres, il existe tout un apprentissage, souvent invisible.
Cet apprentissage commence parfois très tôt, dans des gestes ordinaires.
| « J’ai commencé la lecture très jeune car il y avait la bibliothèque municipale à quelques minutes de chez moi. J’aimais beaucoup y aller pour choisir des livres et découvrir de nouvelles histoires. Je me posais dans la petite cabane en bois et lisais mon livre, entourée de plein de coussins. Ces moments ont beaucoup contribué à me donner le goût de la lecture dès l’enfance. J’aimais pouvoir emprunter différents livres et me plonger dans des univers différents. Je dirais aussi que la bibliothèque était un endroit qui m’était très agréable, je pouvais passer des après-midis entières à bouquiner et discuter avec les bibliothécaires. » |
Dans ce souvenir, le livre n’arrive pas seul. Il arrive avec un lieu, une atmosphère, une liberté de choix, des personnes. La bibliothèque n’est pas seulement l’endroit où se trouvent les livres : elle devient l’endroit où l’on apprend que l’on peut les choisir, les feuilleter, les emprunter, y revenir.
Choisir, c’est s’approprier
Cette familiarité n’est cependant pas la même pour tous. L’enjeu n’est donc pas seulement de donner accès aux livres. Il est de permettre à chacun de développer un rapport vivant à l’écrit : savoir y entrer, y rester, en discuter, le questionner, y revenir, mais aussi comprendre qu’un texte n’est jamais simplement une suite de mots à restituer.
L’école, elle, attend progressivement autre chose : savoir expliquer, reformuler, prendre de la distance, interpréter un texte indépendamment de la situation dans laquelle il a été rencontré. Cette exigence est rarement présentée comme une compétence sociale particulière. Elle paraît aller de soi. Pourtant, elle ne va pas nécessairement de soi pour tous.
L’école peut être le lieu où la lecture s’ouvre à ceux qui ne l’ont pas rencontrée chez eux. Mais elle peut également être le lieu où le plaisir de lire se transforme en obligation.
| « Enfant, j’aimais beaucoup lire, et mes parents m’incitaient à le faire, notamment le soir avant le coucher. Au collège, c’est devenu une contrainte : on nous force à lire des livres qui ne correspondent pas forcément à nos goûts. Mais heureusement certaines lectures, qu’elles soient imposées ou personnelles, permettent d’atteindre ce niveau de plaisir qui fait dire que la lecture peut être agréable et distrayante. » |
Il y a là une contradiction difficile à résoudre. L’école peut ouvrir une porte que certains n’auraient jamais franchie seuls. Mais elle peut aussi donner à la lecture le goût de l’exercice, de l’évaluation, de l’obligation. Le même livre peut être une découverte pour l’un et un devoir pour l’autre.
Les trajectoires racontées montrent que cette tension peut avoir des effets durables. Certains lecteurs s’éloignent des livres pendant plusieurs années avant de les retrouver autrement. La lecture peut « se construire, se perdre, puis se redécouvrir ».
Ce « se redécouvrir » est essentiel. Il rappelle qu’une politique de lecture ne devrait pas seulement chercher à faire lire davantage. Elle devrait chercher à rendre possible une appropriation personnelle de la lecture.
Car il existe parfois un moment où le livre cesse d’être ce que quelqu’un d’autre nous a demandé de lire pour devenir quelque chose que nous avons choisi.
| « La différence, c’est la liberté. À partir du moment où j’ai pu choisir mes lectures, j’ai commencé à lire différemment. Ce n’était plus une contrainte, mais une activité que j’intégrais à mon rythme et à mes centres d’intérêt. » |
La liberté ne signifie pas l’absence de transmission. Elle permet au contraire de transformer ce qui a été transmis en quelque chose de personnel.
Paradoxalement, le livre participe aussi à la construction du collectif
Du livre et moi au livre et nous
C’est aussi pour cela que les chemins qui conduisent vers la lecture peuvent être multiples. Une bande dessinée, un manga, une romance, un essai, un livre pratique ou un roman contemporain peuvent constituer une première porte d’entrée. L’essentiel n’est pas que tous commencent par les mêmes œuvres, mais que chacun puisse trouver une manière d’entrer dans les livres.
Il ne s’agit donc pas d’abaisser les exigences. Il s’agit de multiplier les portes d’entrée.
La lecture se construit aussi par imitation, par curiosité, par rencontre : par l’exemple d’une personne qui lit, par un livre posé sur une table, par quelqu’un qui raconte avec enthousiasme ce qu’il vient de découvrir. Et puis, un jour, le lecteur peut ne plus avoir besoin que quelqu’un lui dise pourquoi lire : il a trouvé sa manière de le faire.
Devenir lecteur, ce n’est donc pas simplement apprendre à lire. C’est acquérir peu à peu la liberté de choisir, de chercher, d’abandonner, de revenir, de préférer. C’est faire de l’écrit quelque chose qui n’appartient plus seulement à l’école, à la famille ou aux institutions, mais qui trouve une place dans sa propre vie. Le lecteur apparaît véritablement lorsque la lecture cesse d’être seulement ce que l’on lui transmet et devient ce qu’il s’approprie.
Mais ce qui se construit dans cette relation intime – la capacité à prendre de la distance, à imaginer ce qui n’est pas là, à comprendre un point de vue différent, à suspendre momentanément son jugement – concerne aussi la manière dont nous vivons ensemble. La lecture est une expérience intime. Mais elle peut devenir une expérience partagée.
Le livre et nous : construire une culture commune
En 2025, 52 % des 15-21 ans déclarent se sentir « éloignés des lieux culturels ». Le chiffre pourrait sembler concerner d’abord les institutions culturelles. Il dit pourtant quelque chose de plus large : une culture ne devient réellement commune que lorsque chacun peut y entrer, s’y reconnaître et y trouver une place.
Le livre peut jouer un rôle particulier dans cette construction. Parce qu’il donne accès à des voix, des expériences et des idées qui ne sont pas les nôtres. Mais aussi parce qu’il peut créer des références communes, des histoires dont on se souvient, des textes auxquels plusieurs personnes peuvent revenir pour commencer une conversation.
| « Certains livres deviennent des références partagées, des points de repère que plusieurs personnes connaissent. Cela permet de créer un terrain d’échange, de discussion, parce qu’on part d’une base commune. On peut débattre, comparer les interprétations, partager des ressentis. » |
Une culture commune ne signifie donc pas que tout le monde doit aimer les mêmes livres, ni même les comprendre de la même manière. Elle suppose plutôt l’existence de quelques récits, quelques idées, quelques œuvres autour desquels une société peut se parler.
C’est là que la lecture quitte véritablement la seule sphère individuelle. Une culture commune ne se décrète pas : elle se construit dans des lieux, des pratiques et des rencontres.
Une bibliothèque, une librairie, une médiathèque, une école ou un tiers-lieu ne sont pas seulement des endroits où se trouvent des livres. Ils peuvent devenir des espaces où l’on se rencontre autour des textes, où l’on découvre une œuvre que l’on n’aurait pas choisie seul, où l’on peut parler de ce que l’on a lu, ou simplement rester quelque temps avec un livre. Ce qui compte n’est donc pas seulement la présence des livres ; c’est la possibilité de les faire circuler entre les personnes.
Le livre comme commun
Un enfant qui raconte à un autre l’histoire qu’il vient de lire. Un groupe qui confronte ses interprétations d’un même roman. Une bibliothèque qui organise une lecture à voix haute. Un atelier où l’on écrit après avoir lu. Une librairie où une recommandation devient le début d’une découverte. Ces situations ont quelque chose de très simple. Pourtant, elles donnent au livre une fonction qui dépasse la lecture individuelle : elles créent des occasions de mettre en commun des expériences et des façons de voir.
C’est aussi dans ces espaces que peut se construire la confiance nécessaire pour prendre la parole. Un médiateur, un bibliothécaire, un enseignant, un libraire, un parent ou simplement un autre lecteur peut jouer ce rôle. Non pas en prescrivant toujours ce qu’il faudrait lire, mais en donnant envie d’essayer, en faisant découvrir, en permettant de discuter.
La question devient alors moins celle de la transmission d’un patrimoine que celle de la participation à une culture commune. Car la capacité à lire ne concerne pas uniquement la relation que chacun entretient avec les livres. Elle concerne aussi la manière dont chacun peut prendre part à un monde saturé de textes : informations, discours politiques, contrats, médias, réseaux sociaux, prises de position, récits. Savoir lire, dans ce contexte, c’est aussi pouvoir distinguer, questionner, comparer et ne pas recevoir chaque affirmation comme une évidence.
La lecture peut alors devenir un exercice discret de liberté.
| « La lecture a été un fort accélérateur d’émancipation intellectuelle […] elle m’a permis de remettre en question des idées préconçues […] et de développer une compréhension de l’autre par l’ouverture d’esprit. Par exemple, certains textes m’ont confronté à des points de vue que je n’avais jamais envisagés auparavant, ce qui m’a poussé à réévaluer mes propres positions. Cela se fait souvent dans la durée, à travers plusieurs lectures, qui viennent progressivement enrichir ou nuancer ma manière de penser. » |
Réévaluer ses propres positions. Comprendre que l’on peut regarder autrement. Accepter qu’une idée puisse évoluer. Ce sont des gestes minuscules à l’échelle d’une lecture. À l’échelle d’une société, ils ne le sont plus.
Le livre en 2026 : une expérience subjective qui compose du commun
C’est peut-être ici que se trouve la singularité du livre. La lecture commence dans une expérience profondément subjective. Chacun entre dans un texte avec son histoire, ses images, son expérience et sa sensibilité. Deux lecteurs peuvent lire le même livre et ne pas y trouver la même chose.
Mais cette différence n’empêche pas le partage. Elle peut même en être la condition. Un livre peut devenir une référence partagée sans produire une lecture identique. Il peut faire naître une conversation précisément parce que chacun y apporte quelque chose de différent. Il peut transmettre une culture sans imposer une seule manière de la recevoir.
Le livre est alors à la fois un lieu intérieur et un lieu commun. Ce qui commence dans l’intimité d’une lecture peut se prolonger dans une conversation, une classe, une librairie, un groupe de lecteurs, une discussion où plusieurs interprétations se rencontrent.
Cette possibilité n’est pas seulement individuelle. Elle concerne aussi la manière dont chacun peut prendre part au monde.
C’est pourquoi défendre le livre ne devrait pas consister uniquement à défendre un objet, un secteur économique ou une pratique culturelle. Il s’agit aussi de préserver les conditions dans lesquelles chacun peut exercer son jugement, rencontrer des expériences qui ne sont pas les siennes, transmettre sa pensée et entendre celle des autres.
Une politique de la lecture pourrait alors tenir en quelques principes simples : des livres accessibles, des lieux ouverts, du temps pour les lire, des médiateurs pour les faire circuler et des espaces pour en parler.
Pas pour faire de chacun un grand lecteur. Mais pour que chacun puisse, à un moment de sa vie, trouver dans l’écrit un moyen de comprendre un peu mieux le monde – et d’y prendre part.
Conclusion : le livre, de moi à nous
La question n’est peut-être pas finalement de savoir si le livre compte encore. Elle est de savoir quelle place nous voulons encore laisser à ce qu’il rend possible.
Un temps où l’on peut suivre une pensée sans être interrompu. Un espace où une idée peut se déployer avant d’être jugée. Une histoire qui nous fait entrer dans une expérience qui n’est pas la nôtre. Une phrase qui reste en tête plusieurs jours. Un livre dont on parle avec quelqu’un d’autre, parfois longtemps après l’avoir refermé.
Lire ne protège ni des certitudes, ni des préjugés, ni de la distraction. Cela ne suffit pas à former un esprit critique, pas plus qu’à faire une démocratie. Mais la lecture donne quelque chose de rare : la possibilité de rester avec une pensée assez longtemps pour pouvoir la regarder, la discuter, la déplacer.
Cette possibilité n’est pas seulement individuelle. Elle commence dans l’intimité d’une lecture, dans le silence d’une chambre, dans un train, une bibliothèque, un canapé. Puis elle peut se prolonger ailleurs : dans une conversation, une classe, une librairie, un groupe de lecteurs, une discussion où plusieurs interprétations se rencontrent.
C’est peut-être là que se trouve l’enjeu véritable : non pas faire de chacun un lecteur modèle, non pas imposer une définition de ce qu’il faudrait lire, ni mesurer la valeur d’une personne au nombre de livres qu’elle ouvre, mais faire en sorte que l’accès à cette expérience ne soit pas réservé à ceux qui ont déjà appris à en franchir les portes.
Ce qui compte alors n’est peut-être plus seulement de savoir combien de personnes lisent, mais quelle place nous continuons à accorder à celles et ceux qui lisent, écrivent, interprètent et discutent. Une société de lecteurs n’est pas une société dans laquelle tout le monde lit les mêmes livres. C’est une société dans laquelle chacun peut trouver dans l’écrit un espace pour comprendre, questionner, raconter et prendre part.
Et peut-être une politique de la lecture commence-t-elle précisément là : non pas avec l’injonction de lire, mais avec la possibilité de devenir lecteur. Le livre est alors bien plus qu’un objet que l’on cherche à préserver. Il devient un lieu. Un lieu intérieur, d’abord. Un lieu de rencontre, ensuite. Et, parfois, un lieu commun.
Le livre et moi. Le livre et nous. Le livre de moi à nous. Il n’y a finalement pas de rupture. Ce qui commence comme une expérience silencieuse et personnelle peut devenir une manière de comprendre les autres, puis une manière de prendre part au monde.
C’est peut-être pour cela que le livre compte encore : pas parce qu’il faudrait sauver par principe la lecture du monde qui vient, mais parce qu’il peut encore nous aider à y prendre place. Le livre se transforme, nous construit et nous relie.