L’âge du microvoyage. Voyager autrement à l’heure du surtourisme

Alors que s’ouvrent les vacances estivales et que le surtourisme s’intensifie, il existe une alternative : le microvoyage. À rebours de l’injonction de « partir loin », il valorise l’exploration de la proximité. Il est économique, écologique, simple mais surtout bénéfique pour se reconnecter à son environnement. Rémy Oudghiri, sociologue, directeur de Sociovision (groupe Ifop) et auteur de Microvoyage : le paradis à deux pas (PUF, 2025) montre que plus qu’un choix pratique, le microvoyage est une invitation à redécouvrir le monde à deux pas de chez soi, à devenir touriste dans sa propre ville, tout en retrouvant l’émerveillement du départ.

Il existe aujourd’hui une véritable pression au voyage. Partir, et partir loin de préférence, reste l’impératif catégorique de nombreux touristes en herbe. De fait, loin d’avoir ralenti à la suite de l’épidémie de Covid-19, le voyage au long cours continue de séduire, et de plus en plus. Pourtant, les mêmes personnes qui aspirent à voyager loin se plaignent des effets négatifs du surtourisme sur leur propre territoire. Ce paradoxe du tourisme contemporain ne pourra se résoudre que si l’on redécouvre les bienfaits du tourisme de proximité et, en particulier, les vertus du « microvoyage ». Celui-ci, en effet, répond, aujourd’hui, à bien des aspirations : il est tout à la fois économique, écologique, pratique, simple à mettre en œuvre et, dans une société dominée par les écrans, bénéfique pour le bien-être individuel. Cette note souligne également une autre dimension propre au microvoyage et tout aussi essentielle : sa dimension poétique. Celui-ci nous invite à appréhender les territoires à proximité comme un « nouveau monde », à sillonner sans fin le lieu où l’on habite pour en découvrir les « vraies richesses », à devenir touriste dans sa propre ville et à laisser le pouvoir à l’imagination du voyageur afin que ce dernier retrouve sa capacité d’émerveillement.

Le paradoxe du tourisme contemporain

Peut-on, dans la société actuelle, envisager de ne pas partir en vacances ? J’écris « société actuelle » et, cependant, je suis conscient que cette pression ne date pas d’aujourd’hui. À ce propos, Simenon, dans un de ses derniers écrits, raconte une anecdote révélatrice1Georges Simenon, Les petits hommes, Paris, Presses de la Cité, 1976.. À l’approche de l’été, alors qu’il vient de prendre sa retraite de romancier, des gens l’arrêtent dans la rue pour lui demander :
« – Où allez-vous en vacances, monsieur Simenon ? 
Et lui de répondre, avec le plus grand naturel :
– Chez moi. »
Simenon décrit la suite de la scène : « ils me regardent d’un air que je soupçonne être condescendant. Quelqu’un qui ne va pas en vacances ! Quelqu’un qui évite la bousculade des gares, des aéroports, les autoroutes et les hôtels bondés, quelqu’un qui ne se met pas en bikini ou en slip pour attraper un coup de soleil, n’est-ce pas un individu un peu dément ? »

Nous sommes en 1974, un an après le premier choc pétrolier. La pression des vacances est déjà là, malgré le contexte inflationniste de l’époque, les récentes alertes du Club de Rome sur les ravages de la croissance économique et le fléau de ce que l’on ne nomme pas encore « surtourisme2Le « surtourisme », aussi appelé tourisme de masse, est défini par l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) comme « l’impact du tourisme sur une destination, ou sur des parties de celle-ci, qui influence de manière excessive et négative la qualité de vie perçue par les citoyens et/ou la qualité des expériences des visiteurs ». », mais qui n’en exerce pas moins déjà ses effets délétères. Comment, malgré tout, imaginer un seul instant se soustraire à l’injonction des vacances ? Comment prétendre que l’on préfère rester chez soi ? La folie guette celui qui ne suit pas la norme…

Cinquante ans plus tard, la pression n’a pas faibli, bien au contraire. Partir en vacances fait désormais partie de la panoplie des activités devenues indispensables aux consommateurs contemporains. Les statistiques le confirment ad nauseam. Ainsi, le trafic aérien, forcé à l’immobilisme pendant le Covid-19, a repris de plus belle. Dans ses projections de début d’année, l’IATA (l’association du transport aérien international) a évalué à plus de cinq milliards le nombre de passagers qui pourraient être transportés par avion en 2025 dans le monde, ce qui représente une hausse de 17% par rapport à 20233IATA, Communiqué du 30 janvier 2025.. Malgré les appels répétés à ralentir de la part des lanceurs d’alerte écologistes, la pression des vacances se maintient et, un peu partout sur la planète, la bougeotte bat des records.

C’est que l’aspiration au voyage est aujourd’hui majoritaire et que le rêve du voyage au bout du monde est plus vivace que jamais. Ainsi, en 2024, testé sur une liste de 37 activités dans une étude de Sociovision (groupe Ifop), le fait de « voyager ou de partir en vacances » arrive en quatrième position des activités préférées des Français, après « regarder des films, des séries », « passer du temps avec ses proches, ses amis » et « écouter de la musique ». Dans la même étude, on apprend aussi que près d’un Français sur deux (43%) reconnaît que le type de voyage qui l’attire le plus est de « partir loin, à l’autre bout du monde » ou de « faire un voyage autour du monde »4Sociovision, Observatoire France, 2024.. Le réchauffement climatique, les problèmes de pollution, le surtourisme ou l’inflation n’ont guère refroidi les ardeurs des voyageurs contemporains.

Mais ce rêve du voyage lointain ne va pas sans contradictions. Car le même individu, qui aspire à devenir un touriste en terre étrangère, a de plus en plus de mal à tolérer la présence de touristes sur son propre territoire. Le surtourisme dérange. 60% des Français affirment ne pas « supporter d’aller dans les sites très fréquentés par les touristes5Ibid. ». Ce sentiment d’exaspération a toutes les chances d’augmenter dans les années qui viennent, dans la mesure où la fréquentation touristique dans l’Hexagone est en hausse constante. En 2024, la France a accueilli cent millions de visiteurs, un chiffre en hausse de deux millions par rapport à l’année précédente, et de dix millions par rapport à 20196Atout France, Portrait touristique de l’année 2024, 14 mai 2025..

Outre la question du surtourisme, la question des impacts négatifs des voyages sur l’environnement occupe une place importante dans les préoccupations contemporaines. Ainsi, « il est devenu difficile de prendre l’avion sans arrière-pensée coupable », rappelle la philosophe Juliette Morice dans son dernier livre : bientôt, « on ne pourra peut-être plus se déplacer avec légèreté7Juliette Morice, Renoncer aux voyages. Une enquête philosophique, Paris, PUF, 2024. ». Devra-t-on, comme Jean-Marc Jancovici l’a proposé, imposer des restrictions à nos aspirations au voyage ? En 2022, celui-ci avait recommandé de limiter à quatre le nombre de vols autorisés dans toute une vie8Proposition formulée le 24 novembre 2022 dans le Grand Entretien de France Inter., suscitant l’ire de tous les défenseurs de la liberté du voyage et autres thuriféraires du transport aérien.

Tel est le paradoxe du tourisme contemporain. Le voyage ne semble jamais avoir autant attiré, en particulier le voyage au long cours, et cependant le désenchantement fait désormais partie de l’équation. On aime jouer aux touristes ailleurs, mais recevoir des touristes est devenu de moins en moins évident, surtout dans les lieux les plus fréquentés.

Ce paradoxe s’impose aujourd’hui à l’ensemble des acteurs de la filière. Comment contrer cette vague qui semble irrésistible ? Peut-on ralentir la dynamique touristique pour en contrôler les effets pervers sur l’environnement et préserver la qualité de vie des habitants, comme celle des touristes ? Existe-t-il d’autres alternatives pour voyager autrement ? Telles sont les questions auxquelles le tourisme est d’ores et déjà confronté.

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Le bel avenir du tourisme de proximité

À ces questions, il n’y a pas de réponse simple. Mais il est clair que le concept de « tourisme de proximité », qui s’est affirmé ces dernières années, apparaît comme une option parmi les plus intéressantes et les plus réalistes.

Dans un rapport du cabinet Asterès, le tourisme de proximité est défini comme « le tourisme de personnes résidant en France ou à l’étranger qui se sont rendues sur leur lieu de vacances en France à moins de 500 km de chez eux9Le tourisme de proximité : un atout économique et écoresponsable pour la France, Asterès, 2022. ». Avant même la pandémie, ce type de voyages représentait déjà une part non négligeable du tourisme en France (57% des nuitées touristiques en 2019). Et les experts d’Asterès d’en vanter les mérites : un tourisme moins dépendant des aléas de l’actualité, aux pratiques plus écoresponsables (transports limités) et bénéficiant à l’économie des territoires ruraux.

Certains y voient clairement un des axes majeurs du tourisme de l’avenir. Ainsi, parmi les tendances touristiques les plus prometteuses retenues par le cabinet McKinsey dans un de ses derniers rapports, la proximité figure en bonne place. Selon les consultants américains, d’ici à 2030, les voyages se feront de plus en plus près de chez soi, et favoriseront le tourisme intrarégional. Pour répondre à ces nouvelles attentes, de nouvelles propositions locales devront être développées (valorisation du patrimoine naturel et historique, route des vins, visites des châteaux, etc.)10The state of tourism and hospitality, McKinsey & Company, 2024..

Il est indéniable que l’idée du voyage à proximité séduit le public, et très largement. De fait, selon une étude de Sociovision, 80% des Français reconnaissent aujourd’hui qu’il n’est « pas nécessaire de voyager loin pour être vraiment dépaysé11La transition contrariée, Sociovision, 2024. ». Toutes les générations et tous les milieux adhèrent à cette opinion.

De ce point de vue, le Covid-19 a joué un rôle déterminant. Les études réalisées par Sociovision le démontrent. Quelques témoignages, relus aujourd’hui, permettent de comprendre les ressorts de cet attrait. Ainsi, une jeune Française âgée de 25 ans et habitant à Lyon, interrogée par les équipes de Sociovision après les différentes expériences de confinement, déclarait : « je réfléchissais déjà à changer de manière de voyager avant le confinement. J’avais déjà beaucoup voyagé, du coup, depuis deux ans, j’ai une démarche de découvertes plus locales. Pour les destinations lointaines, je ne faisais que de l’avion, mais maintenant je me déplace quasiment à 100% en train ». Un entrepreneur français de 40 ans, interrogé à la même époque, s’enthousiasmait : « Pour mes vacances, j’ai pris ma voiture pour rouler dans les villes que je ne connais pas trop : Toulouse, Biarritz, Bordeaux… Il s’agissait d’une redécouverte du local et d’un voyage beaucoup plus flexible et libre grâce à la voiture pour pouvoir agir et non pas subir. ». Ces témoignages sont loin d’être limités à l’Hexagone. Dans la même étude, Veronika, une Berlinoise de 38 ans, reconnaissait tout émue que le confinement lui avait permis de redécouvrir le charme de son environnement proche : « je me souviens d’un jour où, dans la cour, je me suis rendu compte que la couleur de notre immeuble était vraiment très jolie, une sorte de vert d’eau. C’est quelque chose que je n’avais jamais remarqué avant ! Ça allait très bien avec le bleu du ciel. Tout à coup, c’est comme si j’avais fait le ménage dans ma tête et que j’avais à nouveau de la place pour de nouvelles inspirations, de nouvelles idées… Comme si je pouvais mieux profiter de ce qui m’entoure et de l’instant présent12Témoignages recueillis dans le rapport Vision(s) 2020. De la « planète immobile » à la crise accélératrice, Sociovision, 2021. ».

Ainsi, cette expérience du tourisme de proximité, improvisé dans le contexte de sidération de la pandémie, a permis de redécouvrir les richesses de son propre pays, de sa région, de son quartier et, même, de sa propre maison… Des considérations environnementales, esthétiques et plus personnelles avaient émergé, qui déposèrent une trace durable chez nos contemporains.

Voyager autrement : les bienfaits du microvoyage

Le « microvoyage » s’inscrit naturellement dans cette tendance du tourisme de proximité. Son avantage réside dans le fait que le voyageur part moins loin et moins longtemps. C’est, en effet, un déplacement limité dans le temps (moins d’une journée en général) et dans l’espace (le temps restreint en borne naturellement le périmètre géographique). On peut le faire à pied, à bicyclette, en bus, en barque, en voiture… D’autres mots peuvent le désigner : « excursion », « équipée », « virée », « randonnée », « balade »…

Le microvoyage, de ce point de vue, est plus proche de l’escapade que du voyage. Il offre une occasion de découvrir ou de redécouvrir des lieux près de chez soi et s’apparente à une forme d’évasion de proximité.

Les atouts du microvoyage, à l’heure du réchauffement climatique et du surtourisme, ne manquent pas. Ce type de voyage coche toutes les cases du tourisme de proximité. Quatre bénéfices clairs peuvent ainsi lui être attribués et contribuent à le rendre plus actuel que jamais :

  • le microvoyage est une formule économique. Voyager près de chez soi coûte moins cher que de partir aux antipodes, ce qui, dans un contexte où le pouvoir d’achat est devenu la priorité des Français, n’est pas un argument négligeable ;
  • le microvoyage est écologique. Toutes choses égales par ailleurs, l’empreinte carbone d’un voyage est proportionnelle à la distance parcourue. Un microvoyage, de par sa nature, entraîne ainsi moins de conséquences négatives sur l’environnement ;
  • le microvoyage favorise une forme de déconnexion du quotidien. Il s’agit là d’un avantage particulièrement pertinent à une époque où les écrans assujettissent chaque individu à une sédentarité dangereuse pour sa santé physique aussi bien que pour sa santé mentale. En microvoyageant, on fait un pas de côté : on débranche ses appareils, on laisse reposer son corps et son esprit, on redevient attentif à ce qui nous entoure, on remarque des détails qu’on ne voyait pas d’habitude ;
  • le microvoyage est une solution pratique qui s’intègre facilement dans les agendas surchargés de nos contemporains. Même à celui qui manque de temps pour prendre des congés, il offre une plage de liberté relativement accessible pour reprendre son souffle. C’est un déplacement qui n’a pas besoin d’être préparé à l’avance et le microvoyageur ne s’embarrasse ni de bagage, ni de passeport, ni de matériel spécifique.

Bref, le microvoyage, dans le contexte actuel, ne peut que séduire. Il répond à des aspirations croissantes de la population : qualité de vie, principe d’économie, souci de l’environnement, besoin de simplicité. Ces avantages ne sont pas négligeables, mais je voudrais défendre dans cette note une particularité qui n’est pas toujours mise en valeur par les défenseurs du tourisme de proximité : sa dimension poétique.

Le microvoyage : une façon d’être plus présent au monde

De nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui pour appeler à « repoétiser » ou à « repassionner » l’existence. C’est le cas de personnalités aussi diverses que le philosophe Edgar Morin (Des oasis de poésie13Éditions Poesis, 2023.), le romancier Yannick Haenel et sa revue Aventure (« Le monde est à repassionner », y écrit-il14Revue Aventure, n°1, printemps 2024, Éditions Gallimard.), l’astrophysicien Aurélien Barrau (Il faut une révolution politique, poétique et philosophique15Éditions Zulma, 2022.) ou le poète Jean-Pierre Siméon (La poésie sauvera le monde16Éditions Le Passeur, 2015.). On pourrait aisément élargir la liste.

Derrière ces voix s’exprime une conviction : la poésie est une voie d’accès privilégiée à la réalité. La poésie ne se réduit pas aux œuvres répertoriées comme telles, mais à une expérience du monde. Jean-Pierre Siméon le dit à sa manière : « La poésie, c’est comme les lunettes. C’est pour mieux voir. Parce que nos yeux ne savent plus, ils sont fatigués, usés17Jean-Pierre Siméon, La nuit respire, Devesset,, Cheyne Éditeur, 1987. ». L’enjeu est donc de retrouver un rapport au monde plus direct, plus authentique. Jean Onimus, qui a beaucoup écrit sur le sujet, souligne que « presque toutes les expériences ardentes de la vie, les perceptions des choses et des êtres, recèlent une dimension poétique18Jean Onimus, Qu’est-ce que le poétique ?, Paris, Éditions Poesis, 2017. ». Selon lui, le poétique « relève d’un besoin élémentaire, un besoin d’exister plus » et manifeste une « intensité de présence ». Autrement dit, vivre une expérience poétique ne consiste pas à fuir dans un monde imaginaire ou à migrer sur un territoire artificiellement embelli, mais à dévoiler un pan de la réalité. Il s’agit d’accéder à l’intensité que nous masque notre regard émoussé par l’habitude et éteint par les priorités pratiques.

C’est là que réside le lien avec le microvoyage. Ce type de voyage, parce qu’il ne s’inscrit pas dans la logique des circuits touristiques classiques et parce qu’il se déroule dans les limites d’un périmètre familier – loin de l’exotisme associé aux voyages lointains – offre une voie de passage privilégiée vers la mise en contact avec la réalité. Dit autrement : il nous permet d’éprouver notre présence au monde et de nous sentir pleinement vivant.

Il existe de nombreuses façons de microvoyager. En voici quatre qui illustrent bien ses bienfaits. Dans chacun, le microvoyageur vit une expérience qui le réconcilie avec son territoire, tout en le faisant accéder à ce que Jean Giono appelait les « vraies richesses » de l’existence19Jean Giono, Les vraies richesses, Paris, Grasset, 2002 [1936]..

Appréhender le monde proche comme un « nouveau monde »

Un premier type de microvoyage consiste à changer notre regard sur la proximité et à envisager le banal comme un nouvel exotisme.

L’écrivain autrichien Peter Handke, dans son livre Mon année dans la baie de Personne20Peter Handke, Mon année dans la baie de Personne. Un conte des temps nouveaux, Paris, Gallimard, 1997., récit de ses explorations des communes du département des Hauts-de-Seine, nous invite à adopter sur les territoires urbains souvent jugés peu touristiques un regard d’explorateur, en les considérant comme un « nouveau monde » à découvrir. Installé à Chaville depuis les années 1990, il n’a cessé d’en explorer les alentours, s’aventurant en voyageur pédestre dans de nombreuses communes de la banlieue sud de Paris. En France, le mot « banlieue » a mauvaise presse, on l’associe à un imaginaire négatif, alors que la réalité est souvent tout autre. Quand on l’entend prononcer, viennent spontanément à l’esprit des adjectifs comme « morne », « impersonnel », « gris », ou des expressions comme « trou perdu » ou « sans âme ». De fait, beaucoup n’ont pas choisi d’y habiter et vivent parfois cette situation comme une punition.

Peter Handke propose de voir au contraire dans la banlieue un continent à explorer. Le type de microvoyage qu’il pratique révèle justement une de ses particularités. Car c’est dans les lieux les moins touristiques, les moins marqués par l’Histoire que l’on peut découvrir des choses inédites (paysages, édifices, fragments de forêts…), des choses jamais vues ni racontées par d’autres et, ce faisant, inventer son propre voyage. En effet, contrairement à Paris, tout proche, où le poids de l’histoire se fait sentir à chaque pas, la banlieue est moins encombrée de symboles. Ce n’est pas qu’elle n’a pas d’histoire, mais la présence de celle-ci y est plus discrète. Le microvoyageur s’y déplace avec moins de repères, et la probabilité de s’y perdre est bien plus élevée que dans la capitale.

Peter Handke révèle justement qu’il a « quitté l’Histoire ». Il est dans le présent. Dans ces microvoyages d’une journée, l’écrivain accède à un univers inconnu, un petit monde de retraités, anonymes, oubliés du monde, occupés à leurs rituels immuables. Il partage leur vie au café, dans les bars, les bistrots. Il aime être au contact de tous ces gens modestes, originaires de toutes sortes de pays. Il s’introduit partout où il le peut, s’imprégnant de toute cette vie dans les rues, les centres commerciaux, les bois, les parcs… Il est surpris par la richesse qu’il débusque sur son chemin. Des buissons aux bâtiments, tout le fascine : un groupe d’arbres comme un assemblage de toits.

Le microvoyage de Peter Handke est un apprentissage de la liberté, le contraire du voyage touristique standardisé. Dans la banlieue, note-t-il, on oublie ce qu’on nous a appris, on vit « libéré de l’école », sans filtre, sans préjugé, sans culture. C’est ainsi que l’on s’ouvre à la « profusion du monde ». Tout ce qui, là dans les centres-villes, a de l’importance – le savoir, les codes, l’éducation – s’avère ici être un fardeau qui nous empêche de voir. Ce que la banlieue lui révèle, c’est une nouvelle « manière de voir ».

Ce type de microvoyage peut se pratiquer dans n’importe quel lieu supposé a priori banal.

Sillonner sans fin son territoire afin d’en dévoiler la réalité sensible

Un deuxième type de microvoyage consiste à parcourir sans relâche le même territoire pour en découvrir peu à peu les richesses. Au principe de cette démarche, il y a cette conviction que la réalité est souvent « insaisissable » et que la beauté d’un lieu ne se livre pas si facilement. À rebours d’une certaine consommation touristique envisagée comme une suite de destinations toujours différentes, il s’agit au contraire de « voyager » aux alentours de là où l’on habite pour en révéler la splendeur cachée.

Ce fut l’expérience du poète Philippe Jaccottet dans la Drôme où il s’est installé en 1953 et où il a demeuré jusqu’à sa mort en 2021. Dès ses premières années dans ce territoire, il a pris l’habitude de revenir sur ses pas, revisitant les mêmes lieux, scrutant les mêmes paysages, s’émerveillant devant un coin de rivière comme devant un verger. De ces promenades, il ramena des impressions, des observations… Refaire les mêmes parcours lui permettait d’atteindre la réalité sensible. Car tel était son dessein de microvoyageur : se rendre présent au monde. Dans ses livres, il nous invite à prêter attention à des scènes anodines, à peine perceptibles, se déroulant sous nos yeux, et dont la signification nous échappe le plus souvent : la lumière qui se déploie sur un arbre, la rivière qui brille à travers les feuilles, les vols d’oiseaux au crépuscule. Devant ces tableaux simples du quotidien, il nous encourage à nous arrêter et à laisser parler nos émotions, car celles-ci nous ouvrent à la profondeur du réel.

Quand il évoque Grignan et, plus largement, la Drôme, Jaccottet ne s’attarde jamais sur l’histoire ou les anecdotes littéraires associées à la région. Il ne s’intéresse ni aux châteaux, ni aux monuments, ni aux légendes, ni aux célébrités. C’est la terre, la simple terre et ses manifestations, qui retiennent son attention : les rivières ou les marécages qui brillent au crépuscule, les saules ou les peupliers où tournoient les hirondelles. À ses yeux de poète, il s’agit de trésors.

Le microvoyageur comme chercheur de trésors, tel pourrait être la leçon retirée de l’expérience de Philippe Jaccottet.

Devenir touriste dans sa propre ville ou dans son propre jardin

Un troisième type de microvoyage consiste à se transformer en touriste sur son propre territoire. C’est qu’il y a une expérience plus intéressante qu’être étranger en territoire inconnu, c’est d’être étranger dans sa propre ville. Devenir un touriste chez soi, voilà un autre charme du microvoyage. Et pour nous en révéler les charmes, un écrivain, à nouveau, sera notre guide, en la personne de Jean Rolin qui, domicilié à Paris, a consacré plusieurs livres à ses expériences d’explorateur urbain. Dans Zones21Jean Rolin, Zones, Paris, Gallimard, 1995., en particulier, il a logé pendant plusieurs mois dans des hôtels de Paris et de sa proche banlieue. Plutôt que de rentrer dormir chez lui le soir, il préférait vivre jusqu’au bout sa condition d’étranger dans sa propre ville.

Au fil des pages, le lecteur comprend que devenir étranger dans sa propre ville, ce n’est pas seulement pour lui une façon de la regarder autrement, mais, tout simplement, de la regarder. Comme si, paradoxalement, il fallait s’en absenter pour être vraiment présent à elle.

Cette expérience peut également être faite en pleine nature. La richesse du voyage réside alors dans sa sensorialité. En marchant, on laisse vibrer et s’épanouir tous ses sens. Ce sont eux qui nous guident dans l’exploration des lieux, eux qui nous en révèlent les détails, les particularités, les mystères, les pépites, eux qui nous apprennent, peu à peu, à « connaître » un territoire.

Les pouvoirs de l’imaginaire

Dans le quatrième type de microvoyage, on débusque le « merveilleux » derrière la réalité ordinaire. C’est le principe de la promenade surréaliste des années 1920-1930, réactivée dans les années 1950-1960 par les situationnistes. Il s’agit de faire marcher ses jambes, mais aussi son imagination afin de détecter l’insolite au coin de la rue. Pour Aragon et les surréalistes, marcher était un moyen de faire émerger ce qui est enfoui derrière les apparences banales de la ville, de découvrir sa part cachée, refoulée à cause du changement permanent, de l’urbanisation, de révéler l’envers du décor standardisé, aseptisé, officiel, patrimonialisé. La flânerie surréaliste est une façon de réveiller l’imagination du musicien, du poète, de l’artiste… à travers un son entendu par hasard, une parole saisie au vol, un bruit insignifiant. Dans les « smart cities » d’aujourd’hui, ce type de microvoyage exige de laisser de côté son smartphone et, plutôt que de regarder vers le sol, de lever les yeux vers le ciel. C’est ainsi que l’on se réapproprie l’espace et, en laissant dériver sa propre fantaisie, qu’on se donne les moyens de réenchanter l’existence. Joli programme qui porte un joli nom : microvoyage.

  • 1
    Georges Simenon, Les petits hommes, Paris, Presses de la Cité, 1976.
  • 2
    Le « surtourisme », aussi appelé tourisme de masse, est défini par l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) comme « l’impact du tourisme sur une destination, ou sur des parties de celle-ci, qui influence de manière excessive et négative la qualité de vie perçue par les citoyens et/ou la qualité des expériences des visiteurs ».
  • 3
    IATA, Communiqué du 30 janvier 2025.
  • 4
    Sociovision, Observatoire France, 2024.
  • 5
    Ibid.
  • 6
    Atout France, Portrait touristique de l’année 2024, 14 mai 2025.
  • 7
    Juliette Morice, Renoncer aux voyages. Une enquête philosophique, Paris, PUF, 2024.
  • 8
    Proposition formulée le 24 novembre 2022 dans le Grand Entretien de France Inter.
  • 9
    Le tourisme de proximité : un atout économique et écoresponsable pour la France, Asterès, 2022.
  • 10
    The state of tourism and hospitality, McKinsey & Company, 2024.
  • 11
    La transition contrariée, Sociovision, 2024.
  • 12
    Témoignages recueillis dans le rapport Vision(s) 2020. De la « planète immobile » à la crise accélératrice, Sociovision, 2021.
  • 13
    Éditions Poesis, 2023.
  • 14
    Revue Aventure, n°1, printemps 2024, Éditions Gallimard.
  • 15
    Éditions Zulma, 2022.
  • 16
    Éditions Le Passeur, 2015.
  • 17
    Jean-Pierre Siméon, La nuit respire, Devesset,, Cheyne Éditeur, 1987.
  • 18
    Jean Onimus, Qu’est-ce que le poétique ?, Paris, Éditions Poesis, 2017.
  • 19
    Jean Giono, Les vraies richesses, Paris, Grasset, 2002 [1936].
  • 20
    Peter Handke, Mon année dans la baie de Personne. Un conte des temps nouveaux, Paris, Gallimard, 1997.
  • 21
    Jean Rolin, Zones, Paris, Gallimard, 1995.

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