La gauche et les élections de 1995 : derrière l’échec, l’amorce d’un nouvel élan

Le 23 avril 1995, à 20 heures, Lionel Jospin crée la surprise en arrivant en tête au premier tour de l’élection présidentielle avec un peu plus de sept millions de voix et 23,3% des suffrages exprimés. Fort d’un score de 8,64%, le candidat communiste Robert Hue limite le déclin de son parti. Alexandre Chabert, doctorant au Centre d’histoire de Sciences Po, décrypte dans cette note ce moment de l’élection présidentielle pour la gauche en France, sa résonance avec le scrutin municipal qui suivit, et son écho annonciateur du succès de 1997.

Organisée entre deux scrutins législatifs à l’issue radicalement différente pour la gauche (déroute historique en 1993, succès de la « gauche plurielle » en 1997), l’élection présidentielle de 1995 s’inscrit au cœur d’une séquence de scrutins aux enjeux nationaux qui n’ont jamais été si rapprochés dans l’histoire de la Ve République. Elle présente aussi l’originalité d’être directement suivie d’élections municipales dont le résultat est, au moins en partie, influencé par la campagne nationale qui les a précédés.

Observé à trente années de distance, le diptyque électoral de 1995 apparaît donc comme un moment charnière à l’intérieur du calendrier électoral resserré de 1993-1997. Le Parti socialiste (PS), encore marqué par la cinglante défaite enregistrée aux élections législatives de 1993 et par son score très faible des élections européennes de 1994, aborde dans une position difficile un scrutin présidentiel qui sanctionne aussi la fin de l’ère mitterrandienne. Le Parti communiste français (PCF), aux prises avec un déclin continu depuis le début des années 1980, ébranlé par l’effondrement de l’URSS dans lequel il a refusé de voir « l’échec du socialisme », n’est pas dans une situation plus favorable. En recul sur le plan électoral, le PCF doit en outre se doter d’un nouveau leader, après la décision de Georges Marchais, son emblématique secrétaire général depuis 1972, de passer la main à Robert Hue en 1994. Mais, à l’aune de cette dynamique négative et en dépit d’une victoire qui était acquise pour la droite, la performance du candidat socialiste à l’élection présidentielle de 1995, Lionel Jospin, ainsi que, dans une moindre mesure, celle du candidat communiste peuvent donner quelque motif de satisfaction à la gauche. Malgré la défaite, le résultat du scrutin envoie des signes de reprise, pour le PS comme pour le PCF, et enraye, ou au moins atténue, leurs mauvaises dynamiques respectives. Si les résultats des élections municipales sont également contrastés pour la gauche et que les succès (souvent inattendus) qu’elle remporte ne sauraient apparaître comme l’arbre qui cache la forêt des défaites, l’autre scrutin organisé en 1995 confirme la tendance dessinée par la présidentielle. Mieux, observées encore à l’échelle du calendrier de 1993-1997, les élections municipales préservent pour la gauche un ancrage – et, à certains endroits, elles permettent même de le retrouver – qui ne doit pas être négligé dans l’analyse de son résultat aux élections législatives anticipées de 1997.

Lionel Jospin et Robert Hue, deux candidats « neufs »

Les deux principaux candidats de gauche à l’élection présidentielle de 1995 ne sauraient certes être présentés comme des figures politiques nouvelles – quoique Robert Hue, sans être novice en politique, demeure largement inconnu du grand public jusqu’en 1994 –, mais leur désignation dans la course à la magistrature suprême relève, dans le cas de l’un comme de l’autre, d’une forme de rénovation, voire de rupture.

À l’approche de l’élection présidentielle de 1995, le premier défi pour le PS consiste à désigner un nouveau candidat, au crépuscule du second septennat de François Mitterrand. Michel Rocard, Premier ministre de 1988 à 1991, apparaît longtemps comme le mieux placé pour briguer la succession du président de la République. Mais le résultat décevant enregistré par la liste dont il prend la tête aux élections européennes de 1994 le conduit finalement à renoncer. Les espoirs socialistes se portent alors massivement sur Jacques Delors, ministre de l’Économie et des Finances dans les gouvernements de Pierre Mauroy (1981-1984) et alors président de la Commission européenne. Mais, en décembre 1994, à la surprise générale, il annonce dans l’émission 7 sur 7 (TF1) renoncer à se présenter à l’élection présidentielle. C’est dans ce contexte que naît l’hypothèse d’une candidature de Lionel Jospin. Pourtant, rien – ou pas grand-chose – ne semblait y prédestiner l’ancien premier secrétaire du PS, en raison des autres candidatures potentielles susmentionnées, mais aussi de la situation politique dans laquelle celui-ci se trouve alors. Lionel Jospin traverse en effet une passe difficile après son départ du ministère de l’Éducation nationale, non reconduit dans le gouvernement formé par Pierre Bérégovoy en 1992 : emporté par la vague RPR-UDF qui déferle sur l’Assemblée nationale, il perd son siège de député aux élections législatives de 1993 ; en retrait au sein du PS depuis sa défaite et opposé au « coup » opéré par Henri Emmanuelli pour prendre la tête du parti en 1994, il présente seul une contribution au congrès de Liévin organisé la même année. Sollicité par Michel Rocard et (séparément) par Pierre Mauroy, ainsi que par ses soutiens « jospinistes », celui qui est alors simple conseiller général en Haute-Garonne propose sa candidature au Bureau national en janvier 1995, rapidement suivi par Henri Emmanuelli, premier secrétaire du parti depuis l’année précédente. Pour la première fois dans l’histoire d’un parti politique en France, une primaire est organisée pour désigner celui qui, des deux hommes, doit être le candidat socialiste à l’élection présidentielle. Elle se tient début février 1995 et c’est Lionel Jospin qui est choisi par deux tiers des quelque 80 000 militants qui prennent part au vote.

Dans son programme, l’une des mesures phares du candidat socialiste réside dans sa proposition de mettre en œuvre la réduction du temps de travail (au seuil de 37 heures hebdomadaires), en échange de quoi un allègement des charges serait consenti, notamment pour les PME et PMI. Dans le domaine économique et social toujours, Lionel Jospin met en avant la défense du système français de protection sociale, la revalorisation des petites retraites ou encore la mise en place d’un grand plan national de reconstruction des banlieues et du logement social. Sur le plan institutionnel, il se prononce en faveur du passage au quinquennat ou encore de la limitation du cumul des mandats. Plusieurs de ces propositions, à l’instar aussi de la création d’une police de proximité, se retrouvent d’ailleurs dans les années qui suivent au cœur de la politique mise en œuvre par le gouvernement de « gauche plurielle » dirigé par Lionel Jospin devenu Premier ministre. Refusant de juger en bloc le bilan du PS au pouvoir, le premier candidat socialiste autre que François Mitterrand depuis 1969 réclame un « droit d’inventaire » des années mitterrandiennes, dont il avait certainement besoin pour se démarquer des deux septennats et des déceptions que ceux-ci ont pu susciter y compris au sein du peuple de gauche, mais qui explique également sans doute la faible implication du président sortant – par ailleurs de plus en plus diminué par la maladie – dans la campagne de 1995.

Du côté du PCF, Robert Hue espère mettre à profit l’élan qui accompagne son arrivée à la tête du parti pour enrayer le déclin électoral et militant de celui-ci. La séquence est en effet encore plus défavorable pour le PCF que pour son frère ennemi socialiste : les communistes obtiennent 9,25% des voix et vingt-deux sièges aux élections législatives de 1993, tandis que la liste conduite par Francis Wurtz recueille 6,9% des suffrages aux élections européennes de 1994. Le nouveau secrétaire national – le terme s’étant substitué à celui de secrétaire général lors du XXVIIIe Congrès – se distingue cependant pendant la campagne présidentielle, à plusieurs titres.

Si les prises de parole de Robert Hue détonnent par la forme – le « je » remplace volontiers l’immanquable « nous » caractéristique des meetings communistes et les « camarades » d’hier deviennent souvent de « chers amis » –, le candidat du PCF rompt encore davantage par certaines propositions qu’il formule. Il affirme ainsi à plusieurs reprises son refus de « diaboliser l’argent » et son souhait d’aider les « petites entreprises » ; il reconnaît, certes un peu tardivement, que le « bilan » des régimes communistes des pays de l’Est « n’était pas positif1Renaud Dély, « En campagne, Hue joue le “je” », Libération, 21 février 1995, p. 14. ». Surtout, au cours d’une campagne marathon marquée par la tenue de 74 meetings, Robert Hue répète à l’envi que « le Parti communiste a changé, il change et il va encore changer ». Mais son programme reprend également des propositions anciennes du PC (comme l’augmentation du Smic, des renationalisations ou encore la promotion d’un projet européen alternatif), promet la multiplication par quatre de l’ISF, un passage aux 35 heures sans diminution de salaire, se prononce pour « l’annulation de la dette », contre « l’argent-roi » ou encore contre le « présidentialisme », se teintant également, à l’image des interventions de son candidat, d’une forte dimension protestataire. Robert Hue s’efforce également de se démarquer de Lionel Jospin, dont il critique le « centrisme », afin d’essayer de dissuader les électeurs d’un « vote utile » au bénéfice du socialiste dont pâtirait le PCF. Reste que le candidat communiste multiplie les signes d’ouverture, ce qui, au sein de son parti, lui attire certes le soutien de nombreux « refondateurs » (ces élus et dirigeants qui depuis le milieu des années 1980 contestent la ligne de la direction nationale du PCF, avec pour chefs de file Charles Fiterman et Guy Hermier) mais qui fait grincer des dents les figures les plus « orthodoxes », dont la puissante fédération du Pas-de-Calais est le centre névralgique, ainsi que les fidèles de Georges Marchais. Ces réactions polarisent de la même manière le corps militant et l’électorat potentiel du PC. Robert Hue bénéficie néanmoins d’une image relativement bonne au sein de l’opinion (38% d’opinions favorables en juin 1995), qui rejaillit positivement sur celle du PCF et qui se traduit au moins en partie dans les urnes.

Recevez chaque semaine toutes nos analyses dans votre boîte mail

Abonnez-vous

Un coup à double détente

Au soir du 23 avril 1995, avec un peu plus de 7 millions de voix et 23,3% des suffrages exprimés, Lionel Jospin crée la surprise en arrivant en tête au premier tour de l’élection présidentielle. Ce résultat, qu’aucun institut de sondage n’avait envisagé, ne saurait être exagéré et apparaît avant tout comme le produit de la division de la droite. L’écart entre Jacques Chirac (6,3 millions de voix, 20,84%) et Édouard Balladur (5,6 millions de voix, 18,58%) est en effet plus réduit que les ultimes enquêtes d’opinion ne l’estimaient, et permet au candidat socialiste de tirer son épingle du jeu. Recueillant plus de 4,5 millions de voix, Jean-Marie Le Pen se hisse à la quatrième place et réalise un score élevé (15%). Derrière lui, Robert Hue obtient un résultat qui peut apparaître décevant, mais qui envoie aussi des signes de reprise, contredisant l’idée d’un recul inévitable du PCF, jusqu’à sa disparition irrésistible, dans le sillage de l’effondrement de l’URSS. Certes, le maire de Montigny-lès-Cormeilles n’obtient pas le score à deux chiffres qu’il espérait, victime d’un « vote utile » en faveur de Lionel Jospin lié à la crainte de voir la gauche absente du second tour. Pis encore, il améliore certes de près de deux points le résultat d’André Lajoinie en 1988 (6,76%) mais sa performance reste inférieure à la somme des voix collectées cette année-là par le candidat investi par le PCF et la candidature dissidente de Pierre Juquin (qui obtiennent à eux deux 2 695 079 voix et 8,86% des suffrages exprimés, contre 2 632 460 voix et 8,64% pour Robert Hue en 1995). Une partie de ses électeurs, désarçonnés par les signes d’ouverture envoyés par le candidat communiste, semble également avoir préféré au PCF un vote d’extrême gauche, en faveur de Lutte ouvrière (LO) et de sa candidate Arlette Laguiller (1,6 million de voix, 5,3%). Il n’en reste pas moins que, pour la première fois depuis 1981, le candidat du PCF a enrayé le déclin du vote communiste, tandis que Lionel Jospin décroche une inespérée première place – en trompe-l’œil, mais symbolique – dans un contexte électoral extrêmement défavorable pour le PS.

La victoire est néanmoins acquise pour la droite, tant Jacques Chirac dispose d’une importante réserve de voix face à laquelle le bon report de suffrages dont bénéficie Lionel Jospin pèse peu. Certes, son inattendue première place donne un certain élan à sa campagne de second tour, au terme de laquelle le candidat socialiste parvient même à doubler son score du premier tour, obtenant un peu plus de 14 millions de voix et 47,36% des suffrages. Mais, le 7 mai 1995, c’est Jacques Chirac qui est élu président de la République. Comme François Mitterrand avant lui, la troisième candidature est la bonne pour le maire de Paris.

Le résultat honorable de Lionel Jospin, qui à la veille du premier tour pouvait encore faire figure de gageure, revêt cependant une portée qui n’est pas uniquement symbolique. Si le candidat socialiste reconnaît lui-même n’avoir, pendant l’entre-deux-tours, pas « cr[u] que la victoire était possible », il estime que son résultat à l’élection présidentielle « constitua peut-être le socle sur lequel nous avons bâti le processus qui permit, deux ans plus tard, la victoire inattendue de la gauche plurielle aux élections législatives de 19972Lionel Jospin, Construire l’alternance (1971-1997). Militant, élu, responsable d’État : un parcours, Lormont, Le Bord de l’eau/Fondation Jean-Jaurès, coll. « Héritiers de l’avenir », 2022, p. 83. ».

Cette analyse, qui a sa pertinence, apparaît également valable dans le cas des élections municipales de juin 1995, organisées dans la foulée du scrutin présidentiel. Là aussi, en dépit de ses difficultés, la gauche limite finalement la casse et, dans certains territoires, trouve même un nouvel élan parfois inattendu. Certes, la droite (RPR, UDF et apparentés) continue de diriger la majorité des villes de plus de 150 000 habitants, ne perdant que Grenoble, mais ravissant Le Havre aux communistes et surtout Marseille à la gauche, où Robert Vigouroux ne se représente pas et où le PS est affaibli par des divisions intestines. La gauche perd également un nombre non négligeable de villes moyennes à grandes, comme Albi (PS), Arras (PS), Bourges (PCF), Châlons-sur-Marne (PCF), Saint-Quentin (PCF) ou Valence (PS). En revanche, des listes de gauche renversent la majorité sortante de droite dans une dizaine de communes d’une certaine importance, le plus souvent dans des territoires où la gauche est traditionnellement forte mais avait tendance à reculer au cours des années précédentes, notamment dans le sud de la France. Certes, dans ce dernier cas, les candidats de gauche tirent souvent parti de la division de la droite, mais aussi de la montée du Front national qui, dans le cadre de triangulaires, capte une partie de l’électorat de cette dernière (à tel point que le FN l’emporte pour la première fois à Toulon, Orange et Marignane). Reste que les victoires remportées à Rouen (Yvon Robert, PS), Tours (Jean Germain, PS), Sarcelles (Dominique Strauss-Kahn, PS), Nîmes (Alain Clary, PCF), Arles (Michel Vauzelle, PS), La Seyne-sur-Mer (Maurice Paul, PCF), Digne-les-Bains (Jean-Louis Bianco, PS), Draguignan (Christian Martin, PS), Brignoles (Jean Monnier, app. PCF) ou encore La Ciotat (Rosy Sanna, PCF) renforcent l’ancrage des deux principales forces de gauche dans des territoires où, bien souvent, elles ouvrent la voie à des bascules aussi au niveau des circonscriptions qui jouent leur rôle dans le succès de la « gauche plurielle » aux élections législatives de 1997.

Si les scrutins de 1995 démontrent la difficulté à tourner la page du mitterrandisme et confirment (en le nuançant toutefois) le déclin du PC, ils sont cependant aussi marqués par une certaine capacité de résistance des forces de gauche, qui, couplée aux erreurs stratégiques de la droite et à l’impopularité de l’exécutif dès la fin de l’année 1995, prend sa part dans l’embellie qui caractérise les premières années de la « gauche plurielle ».

  • 1
    Renaud Dély, « En campagne, Hue joue le “je” », Libération, 21 février 1995, p. 14.
  • 2
    Lionel Jospin, Construire l’alternance (1971-1997). Militant, élu, responsable d’État : un parcours, Lormont, Le Bord de l’eau/Fondation Jean-Jaurès, coll. « Héritiers de l’avenir », 2022, p. 83.

Du même auteur

Sur le même thème