Entre radicalité et crédibilité : le dilemme Mélenchon

Il y a quelques jours, Jean-Luc Mélenchon a surpris en concédant une défaite temporaire face au président Macron : « Il a le point». Même s’il ne s’avoue pas vaincu pour autant et promet de persévérer dans sa «stratégie du bélier», le leader de La France insoumise en a ainsi surpris plus d’un. Chloé Morin, directrice de l’Observatoire de l’opinion de la Fondation Jean-Jaurès, analyse ce passage à vide.

C’est moins son passage à vide temporaire que la capacité de Jean-Luc Mélenchon à défier les lois de la gravité politique depuis mai dernier qui est surprenante. La France insoumise a su formidablement occuper le terrain, pilonnant l’adversaire sans relâche, usant de mille artifices de communication – dits «trucs à la con» ou encore «mots obus» – qui, bien que reconnus comme tels par tous, n’en sont pas moins repris en boucle dans les médias et donc placés au cœur du débat médiatique. Jean-Luc Mélenchon a ainsi su remporter – au moins temporairement – la «bataille des oppositions».

Une technique de communication adaptée aux médias actuels

Ce succès est donc celui d’une technique de communication adaptée au fonctionnement des médias actuels. Il découle également d’un positionnement politique cohérent. Il partage avec le FN et LREM une cohérence et un socle d’électeurs soudés: à la différence du PS ou de LR, il n’est pas traversé de divisions matérialisées par des «sensibilités» ou des «courants», et aucun clivage politique majeur ne menace de le fracturer. À cela s’ajoute une remarquable capacité à exploiter l’agenda politique à son avantage: ainsi, sur la question sociale qui a marqué l’été, avec les coupes budgétaires et le débat sur la loi travail, il a réussi à s’imposer – contre un FN qui politiquement et sociologiquement aurait pu prétendre à cette place – comme LE parti d’opposition claire et frontale au président. On l’a également beaucoup entendu sur la question européenne, là encore face à un PS et des Républicains divisés donc inaudibles sur le sujet, et à un FN embourbé dans ses querelles internes. Il a su par ailleurs se faire oublier sur les sujets dont il sait que ses positions ne sont pas partagées par une majorité de Français: ainsi, on ne l’a pas entendu appeler à «déferler» en masse dans la rue contre la dernière loi anti-terroriste…

Cette stratégie lui a permis de surnager dans un paysage politique décomposé. Pour autant, force est de constater que ses multiples appels à l’insurrection populaire n’ont mobilisé que de maigres cortèges syndicaux. La jonction entre l’opposition parlementaire et la rue n’a pas eu lieu. Lui qui s’est évertué à attiser la colère et l’indignation contre la politique injuste d’un «président des riches», taxé d’arrogance et accusé de mépris de classe, n’a rencontré qu’une immense résignation. Pour l’heure, le refus du statu quo l’emporte sur les interrogations sur le sens des réformes proposées et la société qu’Emmanuel Macron souhaite bâtir.

Par ailleurs, la mécanique bien huilée de sa communication a été percutée par un sujet qui suscite un profond malaise dans l’opinion, jusqu’au sein de son propre électorat: celui de l’islamisme radical, et la position prêtée à certaines de ses troupes sur le sujet. Une faille dans laquelle Manuel Valls a habilement su porter le fer, réveillant ainsi le Mélenchon excessif et colérique qui avait su se faire oublier.

Mais si le passage à vide de Jean-Luc Mélenchon ne tenait qu’à ces seuls éléments conjoncturels, il pourrait aisément être surmonté grâce à quelques ajustements tactiques. Or, il y a au moins un vrai problème structurel au cœur de la stratégie d’opposition et de conquête du pouvoir par Jean-Luc Mélenchon: la tension entre la nécessité de radicalité et l’exigence de crédibilité. Deux objectifs extrêmement difficiles à concilier, mais pourtant indispensables pour que La France insoumise espère durer. En effet, il faut être radical pour surnager dans le paysage médiatique actuel, et agréger la colère sociale. Mais c’est au risque de tomber dans l’excès, l’invective, et cette caricature de lui-même qui lui a déjà tant porté préjudice ces dernières années. Tout le problème de Jean-Luc Mélenchon – son plafond de verre, pourrait-on dire – est là: sa stratégie de survie et de conquête sécrète ses propres anticorps. Sa radicalité mobilise, mais suscite aussi la peur du blocage et du désordre. Sa «normalisation» est indispensable pour élargir son assise électorale, mais elle l’expose au risque de la marginalisation dans la bataille des oppositions, et donc de l’oubli.

Besoin d’un dépassement pur et simple

Puisqu’il a démontré, ces six derniers mois, sa capacité à trouver un équilibre entre radicalité et crédibilité, ne doutons pas qu’il saura probablement le faire à nouveau. Mais pour transformer l’essai dans les urnes, il a moins besoin d’un équilibre précaire que d’un dépassement pur et simple. Car rappelons qu’au moment même où les Français le placent encore très loin en tête des premiers opposants, un sondage Ifop pour le Journal du dimanche indique que si la présidentielle avait lieu aujourd’hui, non seulement il n’améliorerait pas son score de mai dernier, mais perdrait même près de deux points d’intentions de vote.

 

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