Dix ans après. La mémoire du 13 novembre 2015 chez les Français et chez les Parisiens

Dix ans après les attentats du 13 novembre 2015, quelle mémoire reste-t-il de cette tragédie nationale ? Comment saisir la persistance du souvenir, le rapport des citoyens aux lieux touchés, l’importance accordée aux commémorations et l’impact durable de ces événements sur les modes de vie ? Pour y répondre, la Fondation Jean-Jaurès, en partenariat avec l’Ifop, la Bellevilloise et le Théâtre de la Concorde, publie une enquête inédite, réalisée auprès de Français et de Parisiens, qui met en lumière une « mémoire vive » particulièrement ancrée à Paris. Jérémie Peltier, co-directeur général de la Fondation, livre son analyse des résultats, soulignant combien ce traumatisme collectif continue de façonner notre rapport au temps, à la ville et à la résilience.

L’enquête a été menée auprès d’un échantillon de 1000 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, et de 1122 personnes, représentatif de la population parisienne âgée de 18 ans et plus.

La représentativité de l’échantillon a été assurée par la méthode des quotas (sexe, âge, profession de la personne interrogée) après stratification par région et catégorie d’agglomération pour la France et par arrondissement pour Paris.

Les interviews ont été réalisées par questionnaire auto-administré en ligne du 21 au 22 octobre 2025 pour le volet national, et du 30 octobre au 3 novembre 2025 pour le volet parisien.

Les attentats terroristes du 13 novembre 2015, perpétrés par trois commandos islamistes et revendiqués par Daesh, se sont déroulés aux abords Stade de France à Saint-Denis, sur des terrasses et dans des cafés et restaurants du Xe et XIe arrondissements de Paris (Le Petit Cambodge, Le Carillon, La Bonne bière, La Belle Équipe, Casa Nostra, Comptoir Voltaire) et dans la salle de spectacle du Bataclan durant un concert. Ces attentats ont fait 130 morts, auxquels il faut ajouter les suicides de trois survivants dans les années qui ont suivi, ainsi que des centaines de blessés, physiques et psychiques.

Cet événement, qui faisait suite aux attentats de Charlie Hebdo, de Montrouge et de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes quelques mois plus tôt, demeure un traumatisme collectif majeur de notre pays, comme en attestent les huit enquêtes menés entre 2016 et aujourd’hui, ainsi que les entretiens reproduits dans l’ouvrage tiré du Programme 13-Novembre, Faire face. Les Français et les attentats du 13 novembre 20151Francis Eustache, Sandra Hoibian, Carine Klein Peschansky, Jörg Muller et Denis Peschansky, Faire face. Les Français et les attentats du 13 novembre 2015, Paris, Flammarion, 2025..

Dix ans après les tueries, afin de mesurer la place du 13-Novembre dans nos mémoires, la Fondation Jean-Jaurès et l’Ifop, en partenariat avec le Théâtre de la Concorde et la Bellevilloise, ont mené une étude auprès des Français afin de les interroger sur leurs souvenirs « flash » (ce qu’ils faisaient au moment où ils ont appris que des attentats se déroulaient), sur leur rapport aux lieux touchés par les commandos et sur la façon dont les attentats ont changé ou non leur façon de vivre. Du fait de la géographie spécifique de ces attentats, nous avons par ailleurs fait le choix d’interroger également un panel de personnes résidant à Paris.

La place du 13-Novembre dans les mémoires : que faisions nous ce soir-là ?

Que faisions-nous ce soir-là ? Comment a-t-on appris que des attentats avaient lieu ce vendredi soir au Stade de France et en plein Paris ? L’enquête nous révèle que cette « mémoire flash » semble résister au temps qui passe, avec plus de 60% des Français qui disent se souvenir de ce qu’ils faisaient à ce moment-là, dont 42% qui s’en souviennent précisément. Cette place prépondérante du souvenir flash dans la mémoire de cet événement est encore plus nette chez les Parisiens : 60% disent se souvenir précisément de ce qu’ils faisaient le soir des attentats (+18 points par rapport à la moyenne des Français), et même 66% chez celles et ceux qui habitent dans les arrondissements touchés par les attentats (Xe et XIe arrondissements), confirmant la persistance d’une « mémoire vive » – pour reprendre l’expression de Sarah Gensburger2Sarah Gensburger, Mémoire vive. Chroniques d’un quartier, Bataclan 2015-2016, Paris, Anamosa, 2017. – dans ces quartiers. Cette « mémoire vive » est d’autant plus prégnante quand on demande aux Parisiens s’il leur est déjà arrivé de fréquenter ou de passer près des lieux touchés par les attentats (Bataclan, cafés et restaurants, Stade de France) en repensant au 13 novembre 2015 : 65% des personnes qui habitent dans les arrondissements touchés par les attentats ont déjà repensé aux attaques en passant devant le Bataclan (contre 46% des Parisiens en moyenne) et 62% ont déjà repensé aux attentats en passant devant les terrasses des cafés ou restaurants touchés (contre 40% des Parisiens).

De l’importance de commémorer les attentats

Dix ans après ce macabre vendredi soir, notre pays s’apprête à commémorer et à rendre hommage à toutes les victimes des attentats du 13 novembre 2015. Quel regard portent les Français sur ces commémorations ? Les considèrent-ils importantes ? Malgré le temps qui passe, plus de 80% des Français (et 88% des Parisiens) estiment qu’il est important de commémorer ces attentats. Élément intéressant, ce chiffre est en hausse de sept points par rapport à ce qu’une précédente enquête mesurait en novembre 20163Étude Odoxa pour Le Parisien et Aujourd’hui en France, réalisée par questionnaire auto-administré en ligne auprès d’un échantillon de 1004 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, les 9 et 10 novembre 2016., illustrant peut-être l’impact du « bruit de fond terroriste » qui a suivi le 13 novembre 2015 (Nice, Samuel Paty, Dominique Bernard, Bruxelles, Saint-Étienne du Rouvray…) ainsi que l’impact du procès V13 dans les représentations que les Françaises et les Français ont de la centralité de cet attentat et du basculement qu’il a représenté dans nos vies et dans nos sociétés, dix ans après les faits4Francis Eustache, Sandra Hoibian, Carine Klein Peschansky, Jörg Muller et Denis Peschansky, op. cit..

Les sentiments face à l’évocation des attentats du 13-Novembre dix ans après

Qu’éprouvent les Français quand on leur parle des attentats aujourd’hui ? La comparaison avec ce qu’ils répondaient dans une autre étude menée en novembre 2016 est intéressante pour mesurer à quel point l’actualité, le contexte, la survenue d’autres attentats islamistes ainsi que le caractère ininterrompu de la menace terroriste sur notre sol jouent sur les émotions et les sentiments face au 13-Novembre. Pour résumer brièvement : les Français sont moins en colère qu’en 2016 (47% disent éprouver de la colère en pensant aux attentats aujourd’hui, contre 57% en 2016), mais sont plus tristes (46% contre 40%) et plus apeurés (23% contre 13%). Ici, peu de différences massives entre les Français et les Parisiens, même si ces derniers sont beaucoup moins en colère (39%) mais ont beaucoup plus de peine que la moyenne nationale (56%), sans doute liée à leur expérience sensible, directe et régulière des commémorations, hommages, plaques et mémoriaux devant les lieux touchés par les attaques5Sarah Gensburger et Gérôme Truc, Les mémoriaux du 13 novembre, Paris, Éditions de l’EHESS, 2020. et de leur proximité proche ou lointaine avec des victimes ou des personnes directement impactées par les attentats.

D’ailleurs, cela se traduit par la conviction chez les Parisiens qu’ils se souviendront toute leur vie de cette soirée du 13 novembre 2015. En effet, quand 66% des Français sont d’accord avec l’idée que ces attentats sont un événement dont ils se souviendront toute leur vie en sachant précisément où ils étaient et ce qu’ils faisaient à ce moment-là, c’est le cas de près de 80% des Parisiens.

En somme, ces attentats, s’ils furent évidemment un traumatisme national, furent aussi les attentats d’une ville, en l’occurrence Paris, et font désormais partie intrinsèque de la mémoire de ses rues et de ses habitants.

L’impact des attentats du 13-Novembre sur la vie des Français et des Parisiens

Qu’en est-il de l’impact de cet événement sur nos modes de vie ? Si le débat public s’est beaucoup structuré depuis une dizaine d’années autour de la notion de « résilience » (entendue comme notre capacité à surmonter les chocs, et notamment traumatiques), il n’en demeure pas moins que les commandos islamistes du 13 novembre 2015, en tuant 130 personnes et en faisant des centaines de blessés, ont également tué une part non négligeable d’insouciance et de légèreté chez les Français et chez les Parisiens. Élément frappant, c’est sur le long terme que les Français expriment davantage leurs changements d’habitude du fait de ces attentats : alors qu’ils n’étaient que 9% en mars 20166Étude BVA pour Orange et iTélé, auprès d’un échantillon de 1082 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, recrutées par téléphone puis interrogées par Internet les 17 et 18 mars 2016. à affirmer avoir changé leurs habitudes quotidiennes (déplacements, sorties…) du fait des attentats, ils sont 24% aujourd’hui (+15 points), comme si ces attentats façonnaient encore en profondeur les corps et les âmes plusieurs années après. C’est encore plus vrai chez les Parisiens, avec près d’un tiers d’entre eux (28%) qui affirment avoir changé leurs habitudes quotidiennes, et encore davantage chez les Parisiens âgés de 25 à 34 ans (alors âgés entre 15 et 24 ans au moment du 13 novembre 2015) qui sont près de 40% à indiquer avoir changé leurs habitudes quotidiennes.

Cela semble d’ailleurs se traduire dans l’atmosphère générale de Paris, devenue théâtre macabre malheureux durant cette année terroriste que fut l’année 2015. Ainsi, plus de 30% des Parisiens estiment que la ville de Paris est moins festive qu’avant les attentats, dont 36% de cette même cohorte de jeunes qui avaient entre 15 et 24 ans il y a dix ans. Ce constat d’une ville moins festive, qui aurait perdu une part de légèreté et d’insouciance, est d’autant plus partagé si l’on se trouve à proximité des lieux touchés par les terroristes. Ainsi, quand 32% des habitants des autres arrondissements estiment que Paris est moins festive qu’avant, c’est le cas de 36% des personnes qui habitent dans les Xe et XIe arrondissements, preuve que la capacité à prendre sur soi pour parvenir à faire encore société ne signifie pas être résistants et hermétiques au choc traumatique que fut cette soirée du vendredi 13 novembre 2015 pour les Français et les Parisiens.

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    Francis Eustache, Sandra Hoibian, Carine Klein Peschansky, Jörg Muller et Denis Peschansky, Faire face. Les Français et les attentats du 13 novembre 2015, Paris, Flammarion, 2025.
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    Sarah Gensburger, Mémoire vive. Chroniques d’un quartier, Bataclan 2015-2016, Paris, Anamosa, 2017.
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    Étude Odoxa pour Le Parisien et Aujourd’hui en France, réalisée par questionnaire auto-administré en ligne auprès d’un échantillon de 1004 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, les 9 et 10 novembre 2016.
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    Francis Eustache, Sandra Hoibian, Carine Klein Peschansky, Jörg Muller et Denis Peschansky, op. cit.
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    Sarah Gensburger et Gérôme Truc, Les mémoriaux du 13 novembre, Paris, Éditions de l’EHESS, 2020.
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    Étude BVA pour Orange et iTélé, auprès d’un échantillon de 1082 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, recrutées par téléphone puis interrogées par Internet les 17 et 18 mars 2016.

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