Défaite de l’Occident ou défaite du marché des idées ? Sur le dernier ouvrage d’Emmanuel Todd

Le dernier livre d’Emmanuel Todd a fait l’objet d’une large couverture médiatique, et bénéficié d’un accueil bienveillant dans certains cercles, y compris à gauche. Dans cette recension implacable, Olivier Schmitt, professeur de science politique au Centre sur les études de guerre de l’université du Sud-Danemark, démasque un pamphlet réactionnaire maquillé en essai. À lire pour saisir la nature réelle ce cet ouvrage et de son auteur qui, au-delà d’erreurs grossières, de contre-vérités avérées et d’une consciencieuse reprise des éléments de langage de la propagande russe, semble désormais s’inscrire pleinement dans le combat culturel des droites radicales européennes et américaine.

Le dernier livre d’Emmanuel Todd, publié dans une grande maison d’éditions (Gallimard), a fait l’objet d’une large couverture médiatique, l’auteur n’étant pas étranger aux déclarations fracassantes facilement condensables en un tweet, et donc parfaitement adaptées à l’économie de l’attention. Mais Todd, qui se présente lui-même comme le « dernier représentant de l’école historique française des Annales »1Emmanuel Todd, «Nous assistons à la chute finale de l’Occident», Le Figaro, 12 janvier 2024., avance que son livre est le fruit d’une méticuleuse réflexion et d’une démarche de recherche rigoureuse.

En rendre compte pose ainsi un problème de fond : si on le traite intégralement comme un ouvrage universitaire (ce qu’il n’est pas), il serait facile de rétorquer que c’est en fait un « essai », destiné à « susciter le débat » et non un ouvrage académique. Mais l’essai se distingue du pamphlet justement en ce qu’il ne s’affranchit pas des règles minimales de respect des éléments théoriques et empiriques qui sous-tendent son argumentation. Dans une comparaison entre texte scientifique et genre de l’essai, Jean-Michel Berthelot notait très justement que le « texte scientifique doit […] être d’une certaine façon présent dans l’essai, puisque celui-ci n’est rien d’autre que la mise en scène de son dépassement2Jean-Michel Berthelot, « Texte scientifique et essai : le cas des sciences humaines », dans Pierre Glaudes (dir.), L’essai : métamorphoses d’un genre, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2002, p. 61. ». Les normes de l’essai n’autorisent ainsi en rien de se départir complètement des règles admises d’administration de la preuve.

Disons-le d’emblée : le résultat est consternant tant Todd mobilise des concepts inappropriés ou dépassés, lit souvent de travers les quelques auteurs qu’il cite, et est complètement déconnecté de la moindre réalité empirique des pays dont il parle. 

Le livre de Todd est en réalité un pamphlet réactionnaire maquillé en essai, et constitue l’un des éléments du combat culturel mené par les courants de droite radicale en Europe et aux États-Unis. Ces courants, qui ne sont pas unifiés, partagent un substrat idéologique commun : un combat contre la mondialisation libérale, accusée de bénéficier à une « nouvelle classe » transnationale et d’affaiblir la souveraineté des États, les cultures nationales et les valeurs traditionnelles. Ils plaident pour un renforcement de la souveraineté nationale, des regroupements entre aires civilisationnelles censées co-exister mais ne surtout pas se mélanger, l’émergence d’un monde multipolaire « post-Américain », et des renforcements des liens avec des États autoritaires comme la Chine et la Russie3Pour une présentation de ces mouvements et leur vision de l’ordre international, voir Rita Abrahamsen et al. (dir.), Worlds of the Right. Radical Conservatism and Global Order, Cambridge, Cambridge University Press, 2024.. Comme nous le verrons, dès que l’on gratte la superficielle couche argumentative de l’ouvrage de Todd, il ne surnage rapidement de substantiel qu’un discours réactionnaire tout à fait convenu, mais politiquement significatif. 

Un vide conceptuel

L’argument de l’ouvrage est simple : l’« Occident », sur la définition duquel nous reviendrons, agit comme un poulet sans tête face à la Russie et a en réalité déjà perdu la confrontation stratégique qu’est la guerre en Ukraine. La cause est claire : les deux piliers ayant conduit à la réussite du système occidental, l’État-nation et le substrat culturel chrétien (et notamment protestant), ont tous deux disparu. Il ne reste alors plus qu’un nihilisme mortifère et suicidaire, le mal étant particulièrement avancé dans le pays au cœur du système occidental : les États-Unis d’Amérique. 

Commençons par discuter du cadre conceptuel, qui n’est en réalité introduit qu’au chapitre 4 de l’ouvrage. Todd prétend qu’il existe deux définitions de l’Occident, une « large » basée sur des critères de développement socio-économique, qu’il appelle « l’OTAN élargie au protectorat japonais » (excluant ainsi l’Australie ou la Nouvelle-Zélande sans que l’on sache trop pourquoi…). L’autre, « étroite », comprendrait les pays ayant participé à la révolution libérale et démocratique. Comme très souvent, Todd ne s’appuie sur aucune littérature scientifique pour avancer ses deux conceptions, alors que les écrits sur le sujet sont absolument immenses. Il aurait par exemple pu mobiliser les travaux de Philippe Nemo, qui définit l’Occident comme une succession de phases : l’invention de la cité et de la science par les Grecs, celle du droit privé et de l’humanisme par Rome, la prophétie éthique et eschatologique de la Bible, la révolution papale des XIe-XIIIe siècles, et enfin les révolutions démocratiques modernes4Philippe Nemo, Qu’est-ce que l’Occident ?, Paris, PUF, 2013.. Nous ne citons ici qu’un exemple d’un travail académique sur la définition de « l’Occident » qui pourrait être mobilisé, et changerait inévitablement le périmètre de l’étude de Todd, afin d’illustrer le fait qu’il commet fondamentalement un sophisme : il prétend opposer deux définitions, basées sur rien d’autre que son imagination, et choisit celle qui l’arrange. Sa justification de l’acception large d’Occident, « tout simplement parce qu’elle correspond au système de pouvoir américain » (p. 76), est une indication de l’obsession réelle de l’auteur : les États-Unis d’Amérique. D’ores et déjà le concept central du livre, dont il ne s’agit rien de moins que d’expliquer la « défaite », ne repose sur aucune base intellectuelle sérieuse, ce qui constitue en soi une justification suffisante pour invalider l’argument. 

Mais Todd ne s’arrête pas là. Pour justifier son analyse de la fin de l’Occident comme conséquence de la fin du protestantisme, il prétend s’appuyer sur Max Weber : « Si, comme il l’affirme, le protestantisme a bien été la matrice du décollage de l’Occident, sa mort, aujourd’hui, est la cause de la désintégration de celui-ci, et plus prosaïquement de sa défaite » (p. 75). Tous les étudiants en première année de cursus en sciences sociales sont en effet initiés à Max Weber, et sa thèse d’une affinité entre la religion protestante et l’essor du capitalisme. Mais si le cours est bien fait, ils apprennent également que, sur ce point-ci, Weber s’est trompé : tout au long des années 1940 et 1950, Raymond de Roover a rédigé de nombreux articles illustrant le fait que, au cours du Moyen Âge, les transactions financières et les activités bancaires ont commencé à atteindre le degré de sophistication que l’on connaît aujourd’hui. De même, The Commercial Revolution of the Middle Ages, de Robert S. Lopez, a fait voler en éclats les affirmations historiques qui constituaient en grande partie l’arrière-plan de l’argumentation de Weber. Lopez a démontré de manière très détaillée la façon dont le Moyen Âge a créé les conditions matérielles et morales indispensables à un millier d’années de croissance pratiquement ininterrompue.

On pourrait ajouter ici qu’avant Adam Smith, certaines des réflexions les plus élaborées sur la nature des contrats, des marchés libres, des intérêts, des salaires et des banques qui se sont développées après la Réforme ont été formulées dans les écrits des penseurs scolastiques catholiques espagnols des XVIe et XVIIe siècles. Des théologiens tels que Francisco de Vitoria, Martín de Azpilcueta, Juan de Mariana SJ et Tomás de Mercado ont anticipé bon nombre des affirmations de Smith deux siècles plus tard. Même si l’on considère l’émergence du capitalisme moderne, un lien direct entre cet événement et le protestantisme est très contestable. L’historien économique Jacques Delacroix, par exemple, a mis en lumière de nombreux faits concernant cette période que la théorie de Weber ne peut tout simplement pas expliquer : la richesse d’Amsterdam était centrée sur les familles catholiques ; la Rhénanie allemande, économiquement avancée, est plus catholique que protestante ; la Belgique, entièrement catholique, a été le deuxième pays à s’industrialiser. En somme, le deuxième argument central de Todd ne repose, lui aussi, sur rien. 

Enfin, l’ouvrage souffre d’un réductionnisme tout à fait problématique. Quand il ne se présente pas comme historien, Todd se revendique anthropologue, et fonde ses analyses sur une étude des structures familiales, censées être porteuses de conséquences politiques majeures. Pourquoi pas, mais le problème est que Todd pense avoir trouvé une clef explicative universellement applicable : lorsque son analyse des structures familiales correspond à son argument, il ne se prive pas de l’utiliser. Mais dès que la corrélation est absente, il trouve immédiatement une justification ad hoc pour expliquer pourquoi son grand concept théorique ne marche pas. Pile je gagne, face tu perds : on dit en langage scientifique que sa théorie est « infalsifiable ». Ce n’est donc pas une théorie, mais un système de croyances mobilisable en fonction des besoins.

Outre le problème scientifique fondamental qu’elle pose, la foi de Todd dans son approche par les structures familiales le rend complètement aveugle aux multiples littératures scientifiques qui existent sur les sujets qu’il aborde. Sa bibliographie est tout à fait famélique et ne comprend pas les immenses littératures sur la nature de l’Occident (comme nous l’avons relevé), sur les causes des guerres ou sur les pays dont il parle. Anna Colin Lebedev a par exemple relevé à quel point ses chapitres sur l’Ukraine et la Russie sont remplis de clichés et d’erreurs, tout simplement car Todd n’a aucune idée des travaux pertinents. On relève aussi que ses principales références sont très largement datées : un auteur du XVIIIe siècle pour parler de nation, une approche mercantiliste de l’économie internationale, une lecture de Max Weber, ou encore Rauschning et Leo Strauss pour analyser les États-Unis… Disons-le : on a la distincte impression que Todd est resté sur des lectures faites durant ses années d’études dans les années 1970, et ne s’est pas tenu au courant des travaux depuis. 

La faillite analytique

Si le cadre conceptuel est absurde et les références au mieux datées, et au pire inexistantes, on relève régulièrement des erreurs de logique, ou des contradictions tout au long de l’ouvrage. Par exemple, pour contester la corruption endémique en Russie, il écrit :
« Un pays qui bénéficie d’un taux de mortalité infantile inférieur à celui des États-Unis ne peut pas être plus corrompu qu’eux. La mortalité infantile, parce qu’elle reflète l’état profond d’une société, est sans doute en elle-même un meilleur indicateur de la corruption réelle que ces indicateurs fabriqués selon on ne sait trop quels critères. D’ailleurs, les pays ayant la mortalité infantile la plus basse sont ceux dont nous pouvons vérifier qu’ils sont aussi les moins corrompus : ce sont les pays scandinaves et le Japon. On constate donc que, dans le haut du classement, indicateurs de mortalité infantile et de corruption sont corrélés » (p. 20). 

Outre que l’idée du Japon comme pays non corrompu fait largement sourire, on voit bien ici le raisonnement : la Russie ne peut pas être corrompue, donc Todd invente la corrélation qui l’arrange pour « démontrer » qu’elle ne peut pas l’être.

Plus loin (p. 46), pour « démontrer » la « décomposition sociale » de l’Ukraine, Todd commence par expliquer que la gestation pour autrui (GPA) ne peut pas être un indicateur pertinent, car sa légalisation varie énormément selon les continents et les pays. Mais, sans aucune raison, il décide quand même de l’utiliser car il n’y est pas « favorable pour des raisons de moralité commune et [il] considère que cette spécialisation économique est un signe de décomposition sociale » (p. 41). En d’autres termes, la GPA n’est pas un indicateur valable, mais Todd est contre et pense que c’est mal, et c’est donc la preuve que la société ukrainienne est en pleine décomposition. La logique est imparable… 

Le meilleur exemple de ce que l’on peut appeler la « logique Todd » reste peut-être lorsqu’il commence par réfuter une comparaison entre l’Allemagne nazie et les États-Unis car elle serait « absurde, insupportable », avant de s’y résoudre trois lignes plus loin. La justification de ce revirement vaut le détour. En effet, il ne s’agit rien de moins que de démontrer « la conversion de l’Amérique du bien au mal » (p. 145) : puisque le lecteur est présumé américanophile et qu’il faut lui ouvrir les yeux sur l’effondrement moral de l’Amérique contemporaine, Todd en vient donc à valider la comparaison « absurde, insupportable » entre États-unis et Allemagne nazie qu’il dénonçait trois lignes plus haut.

L’ouvrage est rempli de ces morceaux de bravoure intellectuelle, qui ont au moins le mérite d’illustrer qu’il s’agit bien d’un pamphlet, et pas d’un essai. 

De ce fait, on note aussi un nombre particulièrement élevé d’erreurs d’analyse dans l’ouvrage lui-même. La liste complète des absurdités de Todd est beaucoup trop fastidieuse à faire : il y en a à toutes les pages, et ses effets rhétoriques consistant à caricaturer une position pour la critiquer démontrent sa malhonnêteté intellectuelle (personne n’a dit, comme il le prétend, que Poutine était fou ou que c’était un «monstre extraterrestre subjuguant un peuple passif et demeuré » (p. 25).  

Notons-en quand même quelques-unes pour donner au lecteur une idée de la rigueur intellectuelle de l’ouvrage. 

Todd écrit ainsi que ce sont les « Russes qui ont mis à bas le communisme », ce qui est au mieux incomplet, puisqu’il « oublie » le rôle des pays baltes dans la chute de l’URSS. Il parle du « pacifisme scandinave » comme d’une évidence, en ignorant la longue tradition militaire de ces pays, et manifestement sans savoir que le Danemark est le pays qui, en rapport à sa population, a subi le plus haut taux de pertes en Afghanistan, ou que la neutralité suédoise ou finlandaise (jusqu’à leur entrée dans l’OTAN) s’accompagnait d’une préparation militaire importante5La Finlande est un pays « nordique » et pas « scandinave » (appellation que l’on limite généralement au Danemark, à la Suède et à la Norvège), mais Todd les amalgame dans son essai, ce que je reprends ici.. L’un des partis d’extrême gauche finlandais ayant voté contre l’entrée du pays dans l’OTAN l’a fait car il craignait que l’appartenance à l’alliance conduise à une baisse des dépenses militaires et de la préparation militaire finlandaise en procurant un trop fort sentiment de sécurité… 

Todd avance que les pays autoritaires ne fournissent pas un environnement favorable à des coups d’État militaires, ce qui est complètement faux, et va à l’encontre des travaux scientifiques montrant comment les dictatures tendent à réduire l’efficacité de leurs forces armées justement par craintes des coups d’État6Caitlin Talmadge, The Dictator’s Army. Battlefield Effectiveness in Authoritarian Regimes, Ithaca, Cornell University Press, 2015.. Il défend bien évidemment la Hongrie, dont il ressort la propagande sans à aucun moment questionner la nature kleptocratique du régime d’Orban, dont le fonctionnement est centré sur une corruption institutionnalisée au profit des élites. Il explique également que l’hostilité à la Russie dans certains pays pourrait venir du fait que leurs dirigeants sont des femmes, « le féminisme (…) favorisant le bellicisme » (p. 141). Il faut citer ici le passage dans son entier :
« Gardant à l’esprit l’hypothèse d’Inglehart, qui associe les femmes au rejet de la guerre, on peut imaginer chez certaines d’entre elles, placées au plus haut niveau, celui des relations internationales, une forme d’imposture : « La guerre était la chose des hommes, nous devons nous montrer aussi décidées qu’eux, ou même plus. » La supposition que je hasarde ici, c’est que ces femmes auraient absorbé inconsciemment une dose de masculinité toxique. Une analyse statistique des attitudes politiques féminines et masculines face à la guerre d’Ukraine constituerait un beau sujet de thèse : Victoria Nuland (sous-secrétaire d’État américaine chargée de l’Ukraine), Ursula von der Leyen (présidente de la Commission européenne) et Annalena Baerbock (ministre allemande des Affaires étrangères), ces pasionarias de la guerre, représentent-elle plus qu’elles-mêmes, ou non ? Faut-il voir dans la prudence relative de Scholz et Macron une expression de masculinité » (p. 146-147). 

Après la GPA comme signe de décadence sociale, Todd n’a aucun complexe à sortir le vieux cliché des femmes hystériques et agressives, et le lieu commun réactionnaire actuel du féminisme dangereux. S’il ne s’oppose pas à « l’émancipation des homosexuels », il exprime sa réticence envers ce qu’il appelle « l’idéologie gay » qui « fait tourner la vie des sociétés autour des préférences sexuelles » (p. 60). Mais il s’indigne du sens « sociologique et moral – c’est tout un – de la centralité qu’a acquise la question transgenre aux États-Unis et, plus généralement, dans l’ensemble du monde occidental » (p. 60), qu’il voit comme un signe supplémentaire de la décadence civilisationnelle qui le terrifie (et qu’il appelle « nihilisme »). Comme déjà indiqué, tous les éléments de langage réactionnaires sont donc présents dans le pamphlet. 

Enfin, son analyse du déclin américain comme résultant du déclin de la religion protestante est évidemment absurde pour n’importe qui regardant, même de loin, les États-Unis. Sur l’ensemble de la population, la pratique religieuse est en déclin, mais la polarisation politique actuelle est largement explicable par une radicalisation des mouvements religieux, et notamment évangélistes, soutenant le parti républicain et ayant un agenda très clair de capture des institutions fédérales pour imposer leur vision d’un État religieux. Il suffit de regarder les nominations de Donald Trump à la Cour suprême, les déclarations de son ancien conseiller à la sécurité nationale, Michael Flynn, qui est en train de recruter ce qu’il appelle une « armée de Dieu » pour les élections, ou l’influence des groupes nationalistes chrétiens (et notamment le Center for Renewing America) dans la campagne de Donald Trump. La crise politique américaine a des causes multiples, mais elle n’est certainement pas une crise d’apathie religieuse. Au contraire, elle vient d’une minorité chrétienne radicalisée, ayant un plan ambitieux de transformation complète de la société américaine, qui sait qu’elle est minoritaire dans le pays et souhaite disposer du contrôle de l’appareil d’État afin d’imposer sa vision religieuse, par la coercition s’il le faut. Mais comme les faits ne se conforment pas à sa théorie, Todd se sent tout à fait libre de les ignorer complètement et de disserter de manière complètement déconnectée de tout élément empirique réel. 

Entre racisme et propagande

On est également gênés de relever en de multiples occasions des propos flirtant avec le racisme et l’antisémitisme.

Il parle de l’Europe de l’Est comme « notre premier tiers-monde », et explique que les classes moyennes de ces pays n’ont pu exister que grâce à la domination russe : leur hostilité actuelle à la Russie est ainsi une forme d’ingratitude. C’est très exactement le discours tenu par les partisans de la colonisation qui se gargarisent des routes et hôpitaux construits par les colons en Afrique du Nord… Outre qu’ils mangent la main qui les nourrit, ces Européens de l’Est sont non seulement ingrats mais aussi idiots, puisqu’ils se soumettent volontairement à l’Occident : Todd écrit ainsi sans honte « Il est apparu que ces pays, tout au long de leur histoire, ont été des objets avec lesquels, non pas tellement la Russie, mais l’Occident a joué » (p. 47). On ne peut pas exprimer plus clairement le racisme sous-jacent à la vision de Todd de pays (et de peuples) objets et non sujets de leur histoire. Sa vision de l’Allemagne semble également sortie du XIXe siècle, puisqu’il subsiste selon lui dans le pays des « habitudes mentales de discipline, travail et ordre » (p. 37). 

Mais c’est dans son racisme anti-américain que les saillies de Todd se font les plus virulentes. Nous avons déjà vu que pour lui, les États-Unis sont l’incarnation du mal. Il résume sa pensée en avançant que « Dans l’Amérique actuelle, j’observe, au plan de la pensée et des idées, un dangereux état de vide, avec comme obsessions résiduelles l’argent et le pouvoir. Ceux-ci ne sauraient être des buts en eux-mêmes, des valeurs. Ce vide induit une propension à l’autodestruction, au militarisme, à une négativité endémique, en somme, au nihilisme » (p. 58). Ce sont, au mot près, très exactement tous les clichés négatifs sur les États-Unis circulant en France depuis deux siècles, et qui avaient été étudiés en détail par Philippe Roger dans son livre de référence L’Ennemi américain. La vision de l’Amérique comme civilisation matérialiste, militariste et vide de sens se sédimente progressivement et se cristallise au XXe siècle, et il est frappant de constater que ce qu’écrit Todd en 2024 est tout à fait similaire aux auteurs du début du XXe analysés par Roger : au fond, dans tout son ouvrage, Todd n’a pas une seule idée en propre, mais ne pense qu’en clichés. 

Ce racisme anti-américain qui traverse tout le livre (et au fond toute l’œuvre de Todd) se manifeste de multiples manières. Tout d’abord, alors qu’il déplore la fin des élites « WASP » (« White Anglo-Saxon Protestants ») qu’il tient comme les piliers de la cohésion de la société, il écrit : « Si les Noirs sont lourdement surreprésentés dans les prisons américaines, avec 40% des détenus, ils le sont aussi dans le cabinet Biden. Alors que la population américaine compte 13% de Noirs, le cabinet Biden en compte 26% » (p. 64), avant de conclure : « L’élite WASP indiquait une direction, des objectifs moraux, bons ou mauvais. Le groupe dirigeant actuel (je n’ose l’appeler élite) ne propose rien de tel » (p. 65). Sans ambiguïté, Todd associe de manière explicite ce qu’il décrit comme une décadence des élites américaines et la présence de Noirs en leur sein. Évidemment, Todd s’exprime poliment, mais l’objectif de cette juxtaposition entre décadence et présence des Noirs dans l’administration Biden est tout à fait clair. De même, comment ne pas voir une référence antisémite lorsqu’il écrit : 
« les deux personnalités les plus influentes qui « gèrent » l’Ukraine, Antony Blinken, le secrétaire d’État, et Victoria Nuland, la sous-secrétaire d’État, sont d’origine juive. (…) Cette guerre, si elle présente l’avantage, dans les rêves des néoconservateurs, d’user démographiquement la Russie, ne contribuera nullement, quelle que soit son issue, à consolider la nation ukrainienne mais à la détruire. À la fin du mois de septembre 2023, la police militaire ukrainienne a ceint le pays de barbelés pour empêcher les hommes valides, écœurés par la contre-offensive inutile et meurtrière de l’été, exigée par Washington, de fuir en Roumanie ou en Pologne pour échapper à la conscription. Quelle importance ? Pourquoi les Américains d’origine juive ukrainienne qui, avec le gouvernement de Kiev, copilotent cette boucherie ne ressentiraient-ils pas cela comme une juste punition infligée à ce pays qui a tant fait souffrir leurs ancêtres ? » (p. 67).

Très clairement, Todd est en train de suggérer que les élites juives américaines manipulent les dirigeants ukrainiens afin d’envoyer mourir la jeunesse ukrainienne et se venger de la Seconde Guerre mondiale. C’est très exactement le cliché antisémite du Juif manipulateur et fauteur de guerres. 

Également très problématique, on retrouve en de multiples endroits de l’ouvrage les éléments de langage de la propagande russe, sans aucun recul critique. On sait que Todd intervenait régulièrement sur RT, une chaîne de propagande interdite dans l’Union européenne depuis l’invasion de 2022, mais dont la directrice Margarita Simonyan déclarait déjà en 2010 que le but de la chaîne était de participer à la « guerre de l’information » contre les États occidentaux et que la méthode consistait à la fidélisation d’une audience : « au moment critique, nous aurons déjà conquis une audience qui a l’habitude de nous consulter pour avoir l’autre aspect de la vérité, et évidemment que nous utiliserons cette audience à notre profit »7Maxime Audinet, Russia Today. Un média d’influence au service de l’État russe, Paris, INA, 2021.. On peut donc légitimement considérer, étant donné les intentions hostiles (et déclarées) de la Russie et l’objectif de la chaîne, que Todd était au mieux naïf, au pire activement complice. Dans les deux cas, sa capacité de jugement devrait être remise en question. Il est également intervenu au Dialogue franco-russe, un relais de propagande russe en France bien connu. Cette association est présidée par l’eurodéputé RN Thierry Mariani, dont les activités dans ce cadre font l’objet de deux enquêtes préliminaires de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF) pour soupçons de corruption et de trafic d’influence au profit de la Russie. Todd cite également comme sources pour son chapitre sur la Russie ses discussions avec Jacques Sapir et Olivier Berruyer, eux-mêmes deux relais bien connus des discours russes en France. 

On n’est donc pas surpris de retrouver dans le livre tous les mensonges russes, qu’il s’agisse de la soi-disant supériorité stratégique acquise par la Russie grâce à ses armes hypersoniques ; le prétendu harcèlement des russophones en Ukraine ; les pseudo-changements de la politique nucléaire russe ; etc. Il rabâche que la Russie n’a fait au fond que se défendre, reprenant fidèlement les éléments de langage russes, alors que Poutine lui-même (par exemple dans son interview avec Tucker Carlson) a clairement montré que la guerre résultait d’une volonté impériale déniant toute existence à l’Ukraine. Il avance que l’antisémitisme serait absent en Russie, alors que Poutine a dit que « les États occidentaux ont placé un Juif ethnique, avec des racines juives, avec des ancêtres juifs, à la tête de l’Ukraine moderne. Un pantin de l’Occident, propulsé à la tête de l’Ukraine parce qu’il est juif et manipulable », et que des émeutes antisémites ont eu lieu à l’aéroport de Makhatchkala en octobre 2023. L’omission de cet épisode dans l’ouvrage est un choix, puisque Todd a trouvé le temps de rajouter une postface sur la guerre à Gaza, qui a fait suite à l’attaque terroriste du 7 octobre 2023. 

De même, il prétend que les russophones ukrainiens seraient par essence russes (ignorant volontairement à la fois la complexité du multilinguisme ukrainien et l’existence d’un nationalisme civique, bien documenté, en Ukraine), et atteint des sommets d’ignominie quand il s’inquiète du sort de la ville de Belgorod, « sporadiquement bombardée » par les Ukrainiens, mais sans ne jamais toucher un seul mot des brutalités commises par les troupes russes dans les territoires ukrainiens occupés, dont le massacre de Boutcha. Ce n’est ainsi pas un hasard si le livre a été élogieusement couvert par la presse officielle russe : il dit très exactement la même chose que la propagande du régime poutinien. 

Au final, l’ouvrage n’a aucun intérêt intellectuel, mais ce n’est pas son but.

En tant que pamphlet, il permet à Todd de participer au débat public en exposant ses angoisses réactionnaires, et donc de contribuer au combat culturel en cours. Pour la Russie, le livre est un canal supplémentaire pour exposer sa propagande. La question de savoir si Todd contribue volontairement et contre bénéfices à cette propagande ou s’il la reprend comme un perroquet est hors du cadre de cette recension, mais il faut être très lucide sur le contexte de guerre de l’information dans lequel la publication de ce livre s’inscrit, et dans quel camp il se range. C’est encore plus vrai en ce début d’année 2024, et alors que les services de renseignement français alertent sur la forte intensification des opérations de subversion et de propagande russes contre la France. 

La vraie question est de savoir pourquoi un éditeur réputé (Gallimard) a choisi de publier un tel ouvrage, et pourquoi Todd n’a pas été particulièrement bousculé lors de ses multiples passages sur les plateaux alors que les failles du livre sont absolument évidentes pour quiconque ayant un minimum de connaissances dans le domaine. On peut faire plusieurs hypothèses cumulatives : l’intérêt financier de publier un auteur controversé, la faiblesse générale des connaissances en sciences sociales en France qui empêche le « lecteur cultivé » de réaliser à quel point Todd est déconnecté de toute littérature scientifique, et enfin une forme de connivence parisienne qui interdit de trop durement critiquer un bon client médiatique, quelles que soient ses compromissions. Dans tous les cas, il y a là un superbe exemple de faillite du « marché des idées », et une illustration supplémentaire de la « fermeture de l’esprit français » dont parle l’historien Sudhir Hazareesingh. On a le droit de s’en inquiéter. 

  • 1
    Emmanuel Todd, «Nous assistons à la chute finale de l’Occident», Le Figaro, 12 janvier 2024.
  • 2
    Jean-Michel Berthelot, « Texte scientifique et essai : le cas des sciences humaines », dans Pierre Glaudes (dir.), L’essai : métamorphoses d’un genre, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2002, p. 61.
  • 3
    Pour une présentation de ces mouvements et leur vision de l’ordre international, voir Rita Abrahamsen et al. (dir.), Worlds of the Right. Radical Conservatism and Global Order, Cambridge, Cambridge University Press, 2024.
  • 4
    Philippe Nemo, Qu’est-ce que l’Occident ?, Paris, PUF, 2013.
  • 5
    La Finlande est un pays « nordique » et pas « scandinave » (appellation que l’on limite généralement au Danemark, à la Suède et à la Norvège), mais Todd les amalgame dans son essai, ce que je reprends ici.
  • 6
    Caitlin Talmadge, The Dictator’s Army. Battlefield Effectiveness in Authoritarian Regimes, Ithaca, Cornell University Press, 2015.
  • 7
    Maxime Audinet, Russia Today. Un média d’influence au service de l’État russe, Paris, INA, 2021.

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