Comprendre la pandémie complotiste : les 5 enseignements de Hold-Up

Beaucoup a été dit et écrit sur le documentaire complotiste Hold-Up. Mais quelle fut l’ampleur du phénomène ? Quels comptes se sont les plus mobilisés ? Quels thèmes furent associés à la polémique ? Pour répondre à cette question, Antoine Bristielle et Kap Code ont réalisé une analyse de social media listening sur Twitter, en récoltant de septembre 2020 au 15 janvier 2021 tous les tweets mentionnant le mot-clé « Hold-Up ». Cette analyse des réseaux de propagation permet de visualiser la construction et l’évolution des interactions entre internautes s’exprimant sur ce sujet, leurs avis, ainsi que leur proximité/relations et influence dans le réseau social.

Début novembre 2020, la France a été confrontée à un phénomène tout à fait paradoxal. À la surprise quasi générale, le 9 novembre dernier, le laboratoire américain Pfizer et son partenaire allemand BioNTech ont annoncé les résultats d’un essai clinique d’un vaccin contre la Covid-19 : celui-ci serait efficace à 90 %. Cette nouvelle a été largement saluée dans le monde tant la perspective d’un vaccin semble désormais être la seule solution pour enrayer durablement la dynamique pandémique. Pourtant, en France, l’accueil de cette nouvelle a été beaucoup plus mitigé, le scepticisme semblant prendre le pas sur l’optimisme. Symptôme de cette défiance vaccinale, cette annonce a été largement concurrencée par la sortie d’un « documentaire » baptisé Hold-Up, rassemblant un ensemble hétéroclite de théories conspirationnistes au sujet de la Covid-19 et d’un potentiel vaccin et qui a été en l’espace de quelques jours partagé abondamment sur les réseaux sociaux.

Beaucoup a déjà été dit et écrit sur ce documentaire et de nombreux articles sont venus soulever toutes les fausses affirmations qui y étaient présentées. Néanmoins, jusqu’à présent, aucune enquête d’ampleur n’était venue étudier précisément la viralité du phénomène en ligne. Quelle fut l’ampleur du phénomène Hold-Up ? Quels comptes se sont les plus mobilisés ? Quels thèmes furent associés à la polémique ? 

Pour répondre à cette question, Kap Code a réalisé une analyse de social media listening sur Twitter. De septembre 2020 au 15 janvier 2021, tous les tweets mentionnant le mot-clé « Hold-Up » ont été récoltés. Certaines informations clés relatives aux comptes ont aussi été incluses. Ces données ont été interprétées selon une méthodologie combinée, alliant techniques algorithmiques de traitement automatisé du langage (TAL), un champ d’application de l’intelligence artificielle, et exploration chronologique manuelle. Une analyse des réseaux de propagation permet de visualiser la construction et l’évolution des interactions entre internautes s’exprimant sur ce sujet, leurs avis, ainsi que leur proximité/relations et influence dans le réseau social.

À l’issue de notre analyse, cinq enseignements majeurs peuvent être tirés.

L’imbrication des réseaux sociaux et des médias classiques renforce la viralité des théories complotistes

Sur une période de deux mois et demi s’étalant de début novembre 2020 à mi-janvier 2021, 60 320 internautes se sont exprimés sur le sujet de Hold-Up avec un total de 52 033 tweets et 159 423 retweets. Ce chiffre est particulièrement important. À titre de comparaison, quelques semaines plus tard, la polémique sur le « privilège blanc » (les prétendus privilèges dont bénéficieraient les personnes blanches dans les pays occidentaux) ne génère que 486 tweets.

Mais, plus qu’un simple phénomène en ligne, le documentaire Hold-Up a occupé une large partie de l’attention des médias classiques, en particulier du 11 novembre au 18 novembre 2020. Si une large partie des rédactions des journaux français se sont livrées à un exercice de « débunkage » des multiples informations erronées présentes dans le film, il faut également noter que le producteur et le réalisateur de Hold-Up furent invités dans plusieurs émissions. Ce fut notamment le cas de « L’heure des pros », émission phare de CNews, qui a invité Christophe Cossé, producteur du documentaire, le 11 novembre.  

Il est donc frappant de constater à quel point ce film complotiste a pu être à l’origine d’une véritable « tempête médiatique » telle que définie par Boydstun et al. : un événement arrivant de façon percutante et explosive au sein de l’attention médiatique avec une durée de vie relativement courte. 

Le complotisme a toujours un temps d’avance

Intéressons-nous maintenant à la dynamique de discussion autour du documentaire sur Twitter. Comme on le constate rapidement sur la figure 1, trois phases assez claires se donnent à voir. La première période correspond à la préparation de la sortie du film, où seules les personnes qui ont sponsorisé le film y ont accès. La deuxième phase, qui court du 11 au 29 novembre 2020, correspond à la période de forte viralité du film, là où l’essentiel des tweets sont publiés. Enfin, la phase qui s’amorce à partir de début décembre marque une mutation de l’intérêt de la sphère complotiste, où Hold-Up n’est finalement plus le sujet principal mais constitue un point d’appui aux discussions. 

 

Figure 1 : Volumétrie des échanges relatifs au documentaire Hold-Up sur Twitter

 

Or, il est bien nécessaire de noter à quel point quelque chose de décisif se joue dès la première phase temporelle et ce en grande partie à cause du mode de financement participatif et au phénomène d’accès en avant-première pour les financeurs. Dans la mesure où seuls les pro-Hold-Up ont accès au documentaire dans un premier temps, ils vont se trouver en position hégémonique sur les réseaux sociaux lors de cette période. On le constate aisément au sein de la deuxième figure, distinguant les principaux thèmes de discussion autour du documentaire lors de cette première période : les pro-Hold-Up peuvent entamer leur campagne de communication sans trouver de résistance.

 

Figure 2 : Principaux thèmes de discussion autour du documentaire lors de la période de lancement

                                               

Une promotion individualisée mais bien structurée

L’analyse des tweets les plus partagés lors de la seconde fenêtre temporelle est riche d’enseignement. Il est, en effet, frappant de constater à quel point un nombre considérable de sujets de discussion se focalisent sur la diffusion du documentaire : comment le partager, quels éléments de langage adopter, comment les médias participent à sa diffusion, etc. Cela montre bien à quel point un phénomène complotiste peut être viral sans pour autant avoir une communication très structurée. Le fait de diffuser le documentaire devient un enjeu supérieur aux éléments présents dans le documentaire. Cela doit également alerter sur l’efficacité des suppressions des contenus complotistes des différentes plateformes en ligne sur lesquels ils sont présents. Comme on le constate, ces suppressions peuvent, d’une part, créer l’impression que « le pouvoir cache quelque chose puisqu’il essaye de censurer le documentaire » et, d’autre part, renforcer la détermination de ses promoteurs à le diffuser rapidement et massivement.

Par ailleurs, il est fort à parier qu’un nombre important de « bots » sont à l’origine de la diffusion de messages de promotion du documentaire, afin de renforcer le phénomène de viralité. 

Les comptes qui ont participé au partage et qui mentionnent ce documentaire sont majoritairement des comptes jeunes. En effet, c’est en 2020 que l’on observe un pic de création des comptes qui parlent du documentaire, ce sont aussi les comptes créés en 2020 qui sont les plus nombreux à retweeter les tweets concernant Hold-Up (figures 4 et 5).

 

Figure 3 : Principaux thèmes de discussion au moment du pic

 

Figure 4 : Date de création des comptes des internautes écrivant sur Hold-Up

 

Figure 5 : Date de création des comptes des internautes qui retweetent les messages sur Hold-Up

 

L’analyse de certains comptes révèle qu’Hold-Up est le seul thème d’échange et de partage. Ils partagent, en effet, un contenu identique mais adressé à des internautes différents. À la fin de l’analyse, certains de ces comptes étaient suspendus ou étaient devenus privés. Comme on le voit au sein de l’exemple suivant (figure 6), la promotion du documentaire a été l’activité quasiment unique de certains comptes.

 

Figure 6 : Exemple d’activité d’un compte voué à la communication en chaîne sur Hold-Up

 

D’une polémique à l’autre : l’hydre complotiste

Dans un premier temps, les tweets mentionnant de manière positive le documentaire Hold-Up sont centrés sur la dénonciation du prétendu scandale vaccinal, en se focalisant notamment sur la question des masques et des vaccins. Puis, dans un second temps, les tweets mentionnant Hold-Up vont se cristalliser autour de la question du Great Reset (figure 7), le fait que les crises ont toujours été l’occasion pour les sociétés de repartir de zéro. Pour de nombreux internautes gravitant au sein de la sphère complotiste, l’épidémie de Covid-19 aurait ainsi été fabriquée sciemment par des puissances occultes afin de créer une nouvelle société. 

 

Figure 7 : Évolution du volume de tweets mentionnant Great Reset

 

Figure 8 : Exemple de tweets mentionnant Great Reset

 

Le complotisme se caractérise par sa capacité à se régénérer, à passer de la dénonciation d’un prétendu complot à un autre. À nouveau le fact-checking et l’argumentation critique face à un phénomène complotiste auront toujours un temps de retard.

Deux France qui ne se parlent pas

Les adeptes de théories du complot ne sont pas les seuls à s’être saisis de la polémique Hold-Up. Comme on le constate sur le tableau 1, le message le plus retweeté sur la question est celui de Tristan Mendès France (sous le nom d’utilisateur tristanmf), maître de conférences en cultures numériques, collaborateur du site Conspiracy Watch, participant énormément au débunkage des fake news et des théories du complot. Parmi les dix messages les plus retweetés, on retrouve également l’intervention de Clément Viktorovitch (sous le pseudonyme clemovitch), journaliste animant une chronique régulière sur les discours fallacieux et démontant dans ce cas précis l’argumentaire déployé par Hold-Up. Autrement dit, il y a bel est bien eu une controverse sur les réseaux sociaux au sujet de ce documentaire.

 

Tableau 1 : Tableau des tweets les plus populaires en termes de retweets

 

Néanmoins, lorsque l’on s’intéresse aux interactions entre ces deux types d’utilisateurs – ceux promouvant le documentaire et ceux s’y opposant –, on constate rapidement à quel point ces deux catégories d’internautes ne se parlent pas. 

 

Figure 9 : Analyse du réseau d’internautes échangeant sur Hold-Up sur Twitter

Comme démontré maintenant depuis plusieurs années dans les différentes études s’intéressant à la politisation des réseaux sociaux, ces derniers fonctionnent sous forme de bulles. En effet, la particularité des réseaux sociaux est de pouvoir fonctionner comme des « bulles de filtres », des espaces clos dans lesquels les arguments adverses ne sont plus présents. Alors que le but premier des réseaux sociaux était de mettre en relation des individus les uns avec les autres, ils sont, au contraire, en mesure de créer des espaces fermés, regroupant uniquement des personnes partageant de prime abord des avis similaires. Dans cette perspective, les réseaux sociaux n’auraient pas le pouvoir de convaincre des personnes, mais renforceraient plutôt les attitudes complotistes chez des individus ayant au départ de fortes prédispositions à croire en ces théories. Mais plus encore, ces espaces permettraient aux conspirationnistes de se créer un corpus idéologique en accumulant un ensemble d’arguments justifiant le bien-fondé de leurs croyances conspirationnistes et pouvant être réutilisé par la suite pour convaincre d’autres personnes. 

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