Au cours de la dernière décennie, la Russie a significativement renforcé sa présence sur le continent africain. Si cette dynamique est désormais bien établie, elle demeure encore insuffisamment appréhendée dans toute sa cohérence. En effet, bien que les manifestations de ce retour russe sur le continent soient largement documentées, fait encore défaut un cadre analytique structuré permettant de comprendre, d’anticiper et de comparer les actions de la Fédération de Russie en Afrique, tant du point de vue de ses méthodes que de ses objectifs à long terme, selon Romain Keppenne1Romain Keppenne est diplômé d’HEC et de l’Institut d’État des relations internationales de Moscou (MGIMO). Il travaille actuellement pour Release by Scatec, un développeur de projets d’énergie renouvelable focalisé sur l’Afrique subsaharienne..
« Si vous demandez à [Kaja] Kallas où se trouve l’Afrique, elle pourrait vous dire que c’est au sud de la Russie » : il y a un peu plus d’un an, un haut diplomate ironisait en ces termes concernant la focalisation exacerbée de la nouvelle cheffe de la diplomatie européenne sur la question russe. Au-delà du bon mot, comment reprocher ce prisme à l’ancienne Première ministre estonienne au regard du contexte international, et tout particulièrement de l’agression chaque jour plus outrancière de l’Ukraine par son voisin ?
L’exemple de l’Afrique était pourtant bien mal choisi si l’objectif était d’opposer à la question russe un sujet diplomatique qui en serait diamétralement opposé, tant la Russie a déployé au cours des dernières années d’immenses efforts pour se tailler à nouveau une place d’importance sur le continent, jusqu’à en faire – de fait – l’autre axe de sa confrontation à long terme avec l’Union européenne (UE).
Que cherche la Russie en Afrique ? On serait tenté à première vue de ne faire de ses interventions sur le continent qu’une série d’actions opportunistes, permettant quelques gains ponctuels et visant principalement à réaffirmer la capacité de projection du pays en tant que grande puissance, à un niveau plus symbolique que stratégique. Cependant, le grand bouleversement survenu à travers le continent – et tout particulièrement en Afrique de l’Ouest – au cours de la décennie écoulée jette un franc démenti sur cette lecture du phénomène.
La question de la géopolitique de l’intervention russe en Afrique reste encore un impensé européen. À l’heure où se dessinent les termes d’une confrontation de long cours entre l’UE et la Russie, le sujet ne doit pas rester un angle mort de notre pensée stratégique.
Un sujet encore trop peu traité
Certes, le sulfureux groupe Wagner (aujourd’hui supplanté par l’Africa Corps) a beaucoup fait parler de lui, en particulier quand son chef Evgueni Prigojine était encore en vie2Evgueni Prigojine (1961-2023) était un oligarque russe, proche de Vladimir Poutine, surtout connu comme fondateur et dirigeant du groupe paramilitaire Wagner. Longtemps actif dans l’ombre de l’État russe – notamment en Ukraine, en Syrie et en Afrique –, il est passé au premier plan en juin 2023 lors d’une mutinerie armée avortée contre le commandement militaire russe. Prigojine est décédé le 23 août 2023 dans le crash d’un avion privé au nord de Moscou, avec plusieurs cadres de Wagner. Les autorités russes ont conclu à un accident, mais les circonstances exactes de l’événement ont suscité de nombreuses interrogations et spéculations internationales., mais peu d’attention est encore portée à la question russo-africaine au-delà des seuls enjeux militaires et sécuritaires, longuement priorisés par Moscou. Les médias occidentaux se sont emparés de la question récemment, attestant du besoin de penser cette montée en puissance russe dans l’espace africain, et de comprendre les ressorts de la perte d’influence occidentale en cours dans la région3On peut notamment mettre en exergue les récentes publications du Monde sur le sujet, retraçant la silencieuse et fulgurante ascension russe en Afrique au cours de la décennie écoulée, dans la série thématique en trois articles intitulée « La Russie à la conquête de l’Afrique » : Frédéric Bobin et Benjamin Quénelle, « L’Afrique, nouvelle ligne de front entre l’Occident et la Russie », Le Monde, 21 août 2024 ; Benjamin Roger, « La méthode Wagner, au service des ambitions russes en Afrique », Le Monde, 22 août 2024 ; Morgane Le Cam, « Présence russe en Afrique : la reprise en main de Vladimir Poutine », Le Monde, 23 août 2024..
Cependant, il existe encore peu d’études plus complètes sur le sujet permettant de dégager une vision d’ensemble claire des objectifs poursuivis par le Kremlin en Afrique. Un seul ouvrage de référence traite à ce jour de manière extensive et contemporaine de la question : Russia in Africa de Samuel Ramani4Samuel Ramani, Russia in Africa, Londres, Hurst Publishers, 2024., initialement publié en 2023. En France, parmi les pays sans doute les plus directement concernés par le sujet, aucun ouvrage de référence ne s’impose encore pour penser cet enjeu de manière systématique5Hors de la publication spécialisée : Maxime Audinet, Colin Gérard et Kevin Limonier, Géopolitique de la Russie en Afrique, Paris, Presses universitaires de France, 2025.. Or, les succès parfois fulgurants de la Russie dans certains pays – comme la République centrafricaine, le Mali ou le Burkina Faso – peuvent devenir le miroir de nos échecs dans les partenariats tissés sur la période post-coloniale avec les acteurs du continent6« Alors le sentiment pro-russe qui s’étend en Afrique n’est-il que le résultat d’une stratégie moscovite ? Est-il l’expression des velléités d’un nouvel ordre mondial ? », dans Eugène Berg, « La poussée russe en Afrique se poursuit », Revue Conflits, 21 juin 2024..
Il semble bel et bien que nous sortions seulement d’une longue léthargie sur le constat d’un regain de puissance de la Russie sur le continent africain alors que celui-ci atteste désormais clairement d’une volonté de peser de manière durable dans les affaires du continent7Voir la description exhaustive proposée par Samuel Ramani de la perte de vitesse russe en Afrique au lendemain de la chute de l’URSS : Chapitre 1, « The Tumultuous 1990s – A lost decade for Russian geopolitical influence in Africa », in Samuel Ramani, Russia in Africa: Resurgent great power or bellicose pretender?, Londres, Hurst Publishers, 2023.. Si les signes se multiplient quant au besoin d’accorder une importance accrue à ce sujet8On peut par exemple évoquer ici le récent cycle de conférences organisé à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) : « La Russie en Afrique : logiques et répertoires d’action », avril 2025., force est de constater que nous ne disposons pas, à l’heure actuelle, d’une compréhension claire des objectifs à long terme de la Russie en Afrique.
Une méthode en trois piliers
Pour dépasser les lectures strictement descriptives de cette dynamique, il convient donc d’examiner les modalités concrètes par lesquelles la Russie structure ses initiatives africaines. Ces méthodes sont structurées en trois piliers complémentaires :
- des partenariats sécuritaires – qu’ils soient conventionnels ou non ;
- un soutien dans les situations d’urgence fondé sur les avantages comparatifs clés de la Russie en tant que puissance exportatrice (céréales, produits pétroliers, armes) ;
- une ingérence informationnelle.
Pilier 1. La sécurité comme point d’entrée de l’influence russe en Afrique
La Russie s’efforce de se positionner comme un partenaire sécuritaire incontournable pour de nombreux États africains, en capitalisant sur les fragilités institutionnelles, les crises sécuritaires persistantes et la défiance croissante envers les partenaires occidentaux traditionnels. Cette stratégie repose sur une offre pragmatique : assistance militaire directe, fourniture d’équipements, formation des forces locales et, le cas échéant, déploiement de forces paramilitaires. Elle s’inscrit dans une vision de long terme, où Moscou cherche moins à imposer un modèle idéologique qu’à répondre à des besoins immédiats de survie des régimes en place.
L’Afrique de l’Ouest constitue aujourd’hui l’un des principaux laboratoires de cette approche. Un noyau dur s’est formé autour du Mali, du Burkina Faso et du Niger, désormais réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette configuration a profondément déstabilisé les cadres régionaux existants, notamment la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), tout en accélérant la rupture avec les partenaires européens. Le modèle russe y gagne en attractivité, porté par une promesse de souveraineté retrouvée et par une coopération sécuritaire perçue comme moins conditionnée politiquement. Aucun État n’est ignoré dans cette stratégie, y compris des pays plus périphériques9Comme par exemple Sao Tomé-et-Principe, État insulaire du golfe de Guinée, « périphérique » par excellence : voir notamment « Russia quer relançar cooperação com São Tomé e Príncipe nas áreas de biodiversidade, agricultura e militar », STP‑Press, 3 juillet 2025., signe d’une véritable volonté d’ancrage continental systématique. La Russie, déjà premier exportateur d’armes vers l’Afrique, s’appuie sur cette position dominante pour renforcer des partenariats bilatéraux qui marginalisent progressivement les mécanismes multilatéraux africains.
Cette dynamique pourrait s’étendre davantage. En Guinée-Bissau, les velléités du président Umaro Sissoco Embaló, candidat à sa propre succession lors du scrutin présidentiel de novembre 2025, avaient trouvé un écho favorable au Kremlin, contribuant à fragiliser un peu plus la CEDEAO10« Guinée-Bissau : une délégation de la Cedeao quitte le pays après des menaces du président Embalo », Le Monde avec AP, 3 mars 2025.. La suite de la saga putschiste amorcée dans le pays nous en dira plus prochainement11Les partis d’opposition de Guinée-Bissau (le Partido da Renovação Social – PRS et le Partido africano para a independência da Guiné e Cabo verde – PAIGC) défendent la thèse selon laquelle coup d’État militaire dont aurait été victime Umaro Sissoco Embaló serait en réalité monté de toutes pièces afin de permettre au président de déjouer les résultats du double scrutin présidentiel et législatif du 23 novembre 2025. Voir « À Bissau, l’étrange coup d’État », Africa Intelligence, 28 novembre 2025..
Au-delà de l’Afrique de l’Ouest, Moscou renforce également sa présence en Afrique centrale. En Centrafrique, « fief » historique du groupe Wagner sur le continent, la Russie cherche à étendre son influence au-delà, vers le Soudan, afin de disposer d’une véritable plateforme régionale. Dans le nord-est du pays, autour de Birao (Vakaga), les paramilitaires russes ont récemment renforcé leur dispositif de manière significative. Ce déploiement s’inscrit dans un jeu d’équilibres régionaux complexe, où le président Faustin-Archange Touadéra tente de composer à la fois avec Khartoum et N’Djamena, tout en tirant parti du soutien sécuritaire russe12« À Bangui, l’incertaine ouverture du président Déby à l’offre russe », Africa Intelligence, 3 décembre 2024..
Le Tchad illustre également de manière particulièrement nette ce basculement en cours13Le gouvernement tchadien a mis fin en novembre 2024 à son accord de défense historique avec la France, peu après l’arrivée au pouvoir de Mahamat Idriss Déby Itno – succédant à son père Idriss Déby Itno – en mai 2024, entraînant le départ progressif des soldats français présents dans le pays.. Les forces de l’Africa Corps y sont déjà en train de supplanter les troupes françaises, notamment autour de la base stratégique de Faya-Largeau14Matteo Maillard, « Comment la Russie conquiert le Sahel, de base en base
», Jeune Afrique, 11 février 2025.. Ce partenariat sécuritaire, encore en construction, traduit un changement profond d’architecture sécuritaire au Sahel et en Afrique centrale, où la Russie apparaît désormais comme une alternative crédible aux anciennes puissances coloniales.
Enfin, cette attractivité du modèle russe pourrait continuer de croître dans des contextes de crise aiguë. À titre d’exemple, face à la poussée du M23 dans l’est de la République démocratique du Congo, le président congolais Félix Tshisekedi pourrait être tenté de diversifier ses partenariats sécuritaires15« Mines contre armements : la dernière carte de Félix Tshisekedi », Africa Intelligence, 5 mars 2025., à l’image de ce qui s’est produit dans d’autres États confrontés à des menaces existentielles, bien que le récent accord de paix trouvé sous l’égide des États-Unis semble écarter temporairement ce scénario.
De l’Afrique de l’Ouest à la Corne de l’Afrique – où la coopération militaire russe s’inscrit également dans une temporalité longue16Pour approfondir, voir Bertille Spindler, « Russie : la coopération militaire avec les pays de la Corne de l’Afrique, une stratégie de long terme ? », Regard sur l’Est, 24 février 2025. À titre d’exemple, voir également Dawit Endeshaw, « Ethiopians queue up to volunteer for Russia’s fight in Ukraine », Reuters, 21 avril 2022. – se dessinent ainsi de nouvelles configurations sécuritaires, qui interrogent autant l’efficacité des dispositifs régionaux africains que la capacité des puissances occidentales à conserver leur influence sur le continent.
À quoi faut-il s’attendre à l’avenir au regard de ce nouvel ancrage sécuritaire de la Russie en Afrique ? La diffusion des intérêts russes s’attaque structurellement à l’architecture institutionnelle existante et à la stabilité des États. À titre d’exemple, bien qu’indirectement, la récente tentative de coup d’État au Bénin apparaît comme une résultante de l’approfondissement de l’influence russe en Afrique de l’Ouest. L’implication du Niger du général Abdourahamane Tiani aux côtés des putschistes béninois commence à être documentée, et met en lumière des intérêts stratégiques entremêlés à ceux de la Russie17En toile de fond, cette séquence putschiste au Bénin s’inscrit dans un climat d’animosité croissante entre Niamey et Cotonou, nourri par les tensions personnelles et politiques opposant le général Tiani au président béninois Patrice Talon, ainsi que par la fermeture de la frontière béninoise. Cette dernière a contribué à priver le Niger d’un accès fluide aux infrastructures portuaires régionales, notamment aux ports de Cotonou et de Lomé au Togo, renforçant l’urgence, pour les membres de l’AES, de se doter d’un accès direct au golfe de Guinée. Cet objectif stratégique, qui faciliterait l’exportation des ressources minières sahéliennes, fait apparaître en filigrane les intérêts russes liés à la projection économique et logistique de Moscou en Afrique de l’Ouest, et plus spécifiquement au Niger, où les stocks d’uranium extraits par Orano dans le pays attirent les convoitises des acteurs de la filière nucléaire russe. Voir notamment Benjamin Roger, « Tentative de coup d’État au Bénin : la junte nigérienne soupçonnée d’avoir soutenu les putschistes », Le Monde, 12 décembre 2025.. Cette dynamique s’inscrit dans une recomposition plus large des partenariats économiques et sécuritaires du Niger, en filigrane de laquelle on peut lire des intérêts russes évidents18En novembre 2024, le ministre nigérien des Mines, Ousmane Abarchi, a invité des entreprises russes à explorer et exploiter les ressources naturelles du pays au-delà du seul secteur de l’uranium. Cette ouverture intervient dans un contexte de tensions accrues avec le groupe français Orano, notamment après le retrait, en juin 2024, du permis d’exploitation du gisement d’Imouraren. Issu du coup d’État de juillet 2023, le régime nigérien cherche désormais à diversifier ses alliances internationales, en se tournant notamment vers la Russie et l’Iran. Voir « Le Niger invite les sociétés russes intéressées par ses ressources naturelles », Connaissance des énergies, 13 novembre 2024..
Pilier 2. Hydrocarbures, céréales et dépendances : les nouveaux ressorts de la stratégie russe
Au-delà du champ sécuritaire, la Russie cherche à se rendre visible et rapidement indispensable par des appuis d’urgence, au premier rang desquels figure l’approvisionnement énergétique. À court terme, les hydrocarbures constituent un levier central de cette stratégie, permettant à Moscou de consolider ses partenariats dans des contextes de forte vulnérabilité économique et politique. Bien que la Russie ne figure pas parmi les principaux partenaires commerciaux du continent africain, sa présence économique repose sur une diplomatie énergétique opportuniste, étroitement articulée à ses partenariats sécuritaires, notamment en Afrique de l’Ouest19Pierre Verluise et Selma Mihoubi, « La Russie en Afrique francophone depuis les indépendances : quels moyens pour une lutte d’influence franco-russe (1960-2023) ? », La Revue géopolitique, 18 février 2023..
Cette diplomatie énergétique répond à un double objectif : contourner les sanctions occidentales pesant sur les exportations russes d’hydrocarbures depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, et maintenir des débouchés captifs pour sa production nationale. À travers des acteurs comme la société Demex20« Les secrets de Demex, le trader qui inonde l’Afrique de l’Ouest de pétrole russe », Africa Intelligence, 2 septembre 2024. Demex aurait exporté plus de 5 millions de barils en Afrique de l’Ouest au cours des six premiers mois de 2024, pour un total que l’on peut estimer comme allant de 2,5% à 4% des exportations russes de fuel sur la période. On peut estimer que 30% à 50% des exports de Demex en Afrique de l’Ouest sont destinés aux seuls marchés malien, burkinabé et – dans une moindre mesure – nigérien., Moscou approvisionne massivement les marchés ouest-africains, en particulier ceux des régimes issus de coups d’État, en proposant des modalités de paiement alternatives – franc CFA, yuan ou or – attractives pour ces États disposant de faibles réserves en devises. Cette flexibilité financière, combinée à des prix avantageux, entretient des situations de dépendance à court terme et constitue un levier politique qui affaiblit durablement la capacité d’influence européenne dans la région21Il ne serait dès lors pas surprenant que l’activité des services de renseignement ukrainiens s’intéresse à l’avenir d’un peu plus près à la région, dans le cadre de leur stratégie actuelle visant à tarir les financements de Moscou en s’attaquant aux navires de sa « flotte fantôme ». Dans ce contexte, voir par exemple « Sabotage du Mersin : l’hypothèse d’une attaque par drones écartée », Africa Intelligence, 8 décembre 2025..
À cette logique énergétique s’ajoute un autre axe structurant d’approfondissement des relations : les céréales. En 2024, la Russie est devenue le principal fournisseur de céréales du continent africain, avec environ 21 millions de tonnes livrées, principalement de blé, d’orge et de maïs. Ces exportations, qui représentent près de 87% de la valeur des exportations alimentaires russes vers l’Afrique, concernent tout particulièrement l’Afrique du Nord, région hautement dépendante des importations céréalières et politiquement sensible aux chocs alimentaires22Salimata Koné, « Russie-Afrique : Moscou devient le principal fournisseur de céréales du continent », Jeune Afrique, 14 mars 2025..
En combinant sécurité, énergie et alimentation, Moscou déploie ainsi une stratégie d’influence à bas bruit, mais à fort impact, fondée sur la satisfaction de besoins vitaux immédiats et la consolidation de rapports de dépendance structurels.
Pilier 3. Le front informationnel
Moscou ne cache plus ses ambitions sur le continent. Depuis la mort d’Evgueni Prigojine, la propagande du Kremlin s’est structurée et professionnalisée, et a développé un bras informationnel dédié à ses activités africaines, African Initiative23Voir notamment Thomas Eydoux et Morgane Le Cam, « African Initiative, le nouveau réseau de propagande russe en Afrique après le démantèlement de Wagner
», Le Monde, 7 mars 2024 ; Céline Marin, « Quelle est la dimension historique de l’engagement russe en Afrique ? Aux racines des relations russo-africaines de 1917 à nos jours », La Revue géopolitique, 17 novembre 2024 : « Autre levier très efficace, celui de la propagande, de l’information et la manipulation de l’information : l’implantation de Sputnik et Russia Today en Afrique a connu un développement majeur sur les cinq dernières années (2019-2024), tout comme la masse des contenus produits sur l’actualité africaine. Le dernier projet à voir le jour, African initiative, est décrit comme une agence de presse russe sur les événements du continent africain. Elle consacre une grande partie de son site à glorifier l’histoire des relations de l’URSS avec l’Afrique tout en dénonçant le passé impérialiste des puissances occidentales. Russia Today fait de même : les villes d’Afrique anglophone ont vu dernièrement apparaître des panneaux publicitaires pour le média russe, montrant et citant les leaders de l’indépendance et du panafricanisme, tels que Kwame Nkrumah, Julius Nyerere ou Milton Obote. Une manière pour le média de montrer qu’hier comme aujourd’hui, la Russie partage avec l’Afrique les valeurs de l’anticolonialisme et l’anti-impérialisme »., venant compléter et structurer les opérations d’influence précédemment portées par Sputnik et Russia Today.
En effet, la Russie, contrairement à l’UE, aux États-Unis ou à la Chine, n’a jamais eu les moyens d’investir durablement dans les infrastructures essentielles des pays africains, et s’engage donc dans une diplomatie à moindre intensité capitalistique. Mais pour que celle-ci soit pertinente et efficace, il lui est nécessaire de jeter le discrédit sur les grands acteurs qui ont structuré l’aide internationale en Afrique au cours des dernières décennies : comme ailleurs, l’enjeu du troisième pilier est d’opérer un renversement de narratif à l’avantage de la Russie, aux dépens des anciennes puissances coloniales.
Dans son ouvrage Géopolitique de l’ingérence russe24Christine Dugoin‑Clément, Géopolitique de l’ingérence russe. La stratégie du chaos (chapitre « L’Afrique sub‑saharienne comme nouvelle cible ? »), Paris, Presses universitaires de France, 2024, pp. 169‑228., Christine Dugoin-Clément explore la « stratégie du chaos » opérée par la Russie dans certains pays africains, et analyse les modalités de la désormais bien connue « guerre hybride » livrée à l’UE. Cette guerre non déclarée allie désinformation, influence numérique, cyberattaques, mercenariat et construction de narratifs géopolitiques alternatifs – afin de semer l’instabilité et de déstabiliser les sociétés cibles. L’Afrique apparaît dans ce contexte comme un terrain particulièrement stratégique pour Moscou, à la fois comme zone d’expérimentation et espace d’affirmation de puissance. À travers des outils culturels et technologiques, comme les jeux vidéo, les dessins animés ou les réseaux sociaux, la Russie cible particulièrement les jeunes générations, façonnant les perceptions à long terme. Ces actions s’appuient sur des récits construits autour de l’anticolonialisme, de la méfiance envers les anciennes puissances impériales et de l’idée d’un partenariat égalitaire entre la Russie et les pays africains.
Ce qu’on peut lire en creux dans cette étude de Christine Dugoin-Clément, c’est la construction d’action de shaping25Le shaping est l’ensemble des pratiques visant à structurer durablement les cadres cognitifs, normatifs et interprétatifs d’un public donné, afin d’orienter ses perceptions, ses préférences et ses comportements sans devoir recourir à la persuasion directe ou à la contrainte. Il opère principalement par la définition des récits dominants, la sélection des thèmes jugés pertinents, la normalisation de certaines interprétations et la répétition cumulative de signaux informationnels, rendant certaines représentations du monde plus saillantes que d’autres. Le shaping se distingue ainsi de la désinformation ponctuelle ou de la propagande explicite en ce qu’il agit sur le long terme, en amont de la formation des opinions, en façonnant les conditions mêmes de leur émergence. sur le temps long et la volonté de détourner durablement les sociétés africaines de leur collaboration avec les pays occidentaux. Ces actions de shaping génèrent ensuite le contexte nécessaire à un ancrage plus pérenne pour s’implanter, par les piliers 1 et 2, dans des États rendus captifs26C’est typiquement le cas du Niger, qui a initialement suivi l’itinéraire putschiste similaire à celui du Mali et du Niger sans qu’une influence russe particulière s’y soit manifestée au-delà des actions informationnelles avant le coup d’État de juillet 2023.. Le livre nous alerte sur le retard de nos démocraties à comprendre et contrer cette stratégie d’influence. D’où un appel à une réponse coordonnée et structurée, mobilisant diplomatie, armée, monde universitaire et société civile, afin de développer une culture de l’influence capable de rivaliser avec les nouveaux outils déployés par Moscou.
De fait, l’Afrique n’est pas simplement une victime passive de ces ingérences, mais un champ de bataille stratégique où se joue une part croissante de la compétition mondiale. Une sous-estimation durable de ces dynamiques risquerait de renforcer les asymétries d’influence au bénéfice de la Russie.
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Au terme de cette analyse, l’influence russe en Afrique apparaît moins comme une succession d’initiatives opportunistes que comme une stratégie cohérente, progressive et multidimensionnelle, structurée autour de trois piliers complémentaires : la sécurité, les appuis d’urgence économiques et l’ingérence informationnelle. En combinant ces trois composantes, Moscou parvient à s’imposer dans des contextes de forte vulnérabilité étatique, tout en limitant ses coûts financiers et politiques. Cette diplomatie à faible intensité capitalistique, mais offrant des atouts stratégiques, permet à la Russie de rentabiliser sa présence sur le continent, notamment via les filières extractives et les ressources critiques, tout en marginalisant progressivement les cadres multilatéraux et les acteurs occidentaux.
Ce positionnement économique et sécuritaire sert toutefois un objectif plus large, souvent sous-estimé : la création et l’entretien de zones d’instabilité latente au sud immédiat de l’Union européenne. À l’image des stratégies mises en œuvre par la Russie dans son voisinage post-soviétique avant 202227Fiona Hill et Steven Pifer, « Dealing with a simmering Ukraine-Russia conflict », Brookings, 6 octobre 2016., l’Afrique devient un continent de projection indirecte dans la confrontation avec l’UE, capable d’être activé comme levier de pression politique, énergétique, migratoire ou informationnelle. À travers le continent africain, ce sont donc les intérêts stratégiques européens – sécurité, transition énergétique, stabilité régionale – qui sont directement visés, à un moment où l’Europe cherche précisément à redéfinir ses chaînes d’approvisionnement et les modalités de son autonomie.
Ce basculement intervient en effet dans un contexte particulièrement défavorable pour les Européens, marqué par l’affaiblissement du lien transatlantique, le recul du soft power occidental en Afrique et la remise en cause croissante des politiques d’aide au développement. Face à une Russie qui assume désormais une logique de confrontation globale, la réponse européenne ne peut plus être fragmentée ni strictement technocratique. Elle suppose un réinvestissement stratégique assumé, à la fois sécuritaire, économique et informationnel, et une capacité à se battre sur le terrain des récits et des imaginaires, là où Moscou a pris une longueur d’avance. Continuer à considérer l’Afrique comme un théâtre secondaire de la rivalité avec la Russie reviendrait, en réalité, à accepter que cette rivalité se joue durablement… au sud de l’Europe.
- 1Romain Keppenne est diplômé d’HEC et de l’Institut d’État des relations internationales de Moscou (MGIMO). Il travaille actuellement pour Release by Scatec, un développeur de projets d’énergie renouvelable focalisé sur l’Afrique subsaharienne.
- 2Evgueni Prigojine (1961-2023) était un oligarque russe, proche de Vladimir Poutine, surtout connu comme fondateur et dirigeant du groupe paramilitaire Wagner. Longtemps actif dans l’ombre de l’État russe – notamment en Ukraine, en Syrie et en Afrique –, il est passé au premier plan en juin 2023 lors d’une mutinerie armée avortée contre le commandement militaire russe. Prigojine est décédé le 23 août 2023 dans le crash d’un avion privé au nord de Moscou, avec plusieurs cadres de Wagner. Les autorités russes ont conclu à un accident, mais les circonstances exactes de l’événement ont suscité de nombreuses interrogations et spéculations internationales.
- 3On peut notamment mettre en exergue les récentes publications du Monde sur le sujet, retraçant la silencieuse et fulgurante ascension russe en Afrique au cours de la décennie écoulée, dans la série thématique en trois articles intitulée « La Russie à la conquête de l’Afrique » : Frédéric Bobin et Benjamin Quénelle, « L’Afrique, nouvelle ligne de front entre l’Occident et la Russie », Le Monde, 21 août 2024 ; Benjamin Roger, « La méthode Wagner, au service des ambitions russes en Afrique », Le Monde, 22 août 2024 ; Morgane Le Cam, « Présence russe en Afrique : la reprise en main de Vladimir Poutine », Le Monde, 23 août 2024.
- 4Samuel Ramani, Russia in Africa, Londres, Hurst Publishers, 2024.
- 5Hors de la publication spécialisée : Maxime Audinet, Colin Gérard et Kevin Limonier, Géopolitique de la Russie en Afrique, Paris, Presses universitaires de France, 2025.
- 6« Alors le sentiment pro-russe qui s’étend en Afrique n’est-il que le résultat d’une stratégie moscovite ? Est-il l’expression des velléités d’un nouvel ordre mondial ? », dans Eugène Berg, « La poussée russe en Afrique se poursuit », Revue Conflits, 21 juin 2024.
- 7Voir la description exhaustive proposée par Samuel Ramani de la perte de vitesse russe en Afrique au lendemain de la chute de l’URSS : Chapitre 1, « The Tumultuous 1990s – A lost decade for Russian geopolitical influence in Africa », in Samuel Ramani, Russia in Africa: Resurgent great power or bellicose pretender?, Londres, Hurst Publishers, 2023.
- 8On peut par exemple évoquer ici le récent cycle de conférences organisé à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) : « La Russie en Afrique : logiques et répertoires d’action », avril 2025.
- 9Comme par exemple Sao Tomé-et-Principe, État insulaire du golfe de Guinée, « périphérique » par excellence : voir notamment « Russia quer relançar cooperação com São Tomé e Príncipe nas áreas de biodiversidade, agricultura e militar », STP‑Press, 3 juillet 2025.
- 10« Guinée-Bissau : une délégation de la Cedeao quitte le pays après des menaces du président Embalo », Le Monde avec AP, 3 mars 2025.
- 11Les partis d’opposition de Guinée-Bissau (le Partido da Renovação Social – PRS et le Partido africano para a independência da Guiné e Cabo verde – PAIGC) défendent la thèse selon laquelle coup d’État militaire dont aurait été victime Umaro Sissoco Embaló serait en réalité monté de toutes pièces afin de permettre au président de déjouer les résultats du double scrutin présidentiel et législatif du 23 novembre 2025. Voir « À Bissau, l’étrange coup d’État », Africa Intelligence, 28 novembre 2025.
- 12« À Bangui, l’incertaine ouverture du président Déby à l’offre russe », Africa Intelligence, 3 décembre 2024.
- 13Le gouvernement tchadien a mis fin en novembre 2024 à son accord de défense historique avec la France, peu après l’arrivée au pouvoir de Mahamat Idriss Déby Itno – succédant à son père Idriss Déby Itno – en mai 2024, entraînant le départ progressif des soldats français présents dans le pays.
- 14Matteo Maillard, « Comment la Russie conquiert le Sahel, de base en base
», Jeune Afrique, 11 février 2025. - 15« Mines contre armements : la dernière carte de Félix Tshisekedi », Africa Intelligence, 5 mars 2025.
- 16Pour approfondir, voir Bertille Spindler, « Russie : la coopération militaire avec les pays de la Corne de l’Afrique, une stratégie de long terme ? », Regard sur l’Est, 24 février 2025. À titre d’exemple, voir également Dawit Endeshaw, « Ethiopians queue up to volunteer for Russia’s fight in Ukraine », Reuters, 21 avril 2022.
- 17En toile de fond, cette séquence putschiste au Bénin s’inscrit dans un climat d’animosité croissante entre Niamey et Cotonou, nourri par les tensions personnelles et politiques opposant le général Tiani au président béninois Patrice Talon, ainsi que par la fermeture de la frontière béninoise. Cette dernière a contribué à priver le Niger d’un accès fluide aux infrastructures portuaires régionales, notamment aux ports de Cotonou et de Lomé au Togo, renforçant l’urgence, pour les membres de l’AES, de se doter d’un accès direct au golfe de Guinée. Cet objectif stratégique, qui faciliterait l’exportation des ressources minières sahéliennes, fait apparaître en filigrane les intérêts russes liés à la projection économique et logistique de Moscou en Afrique de l’Ouest, et plus spécifiquement au Niger, où les stocks d’uranium extraits par Orano dans le pays attirent les convoitises des acteurs de la filière nucléaire russe. Voir notamment Benjamin Roger, « Tentative de coup d’État au Bénin : la junte nigérienne soupçonnée d’avoir soutenu les putschistes », Le Monde, 12 décembre 2025.
- 18En novembre 2024, le ministre nigérien des Mines, Ousmane Abarchi, a invité des entreprises russes à explorer et exploiter les ressources naturelles du pays au-delà du seul secteur de l’uranium. Cette ouverture intervient dans un contexte de tensions accrues avec le groupe français Orano, notamment après le retrait, en juin 2024, du permis d’exploitation du gisement d’Imouraren. Issu du coup d’État de juillet 2023, le régime nigérien cherche désormais à diversifier ses alliances internationales, en se tournant notamment vers la Russie et l’Iran. Voir « Le Niger invite les sociétés russes intéressées par ses ressources naturelles », Connaissance des énergies, 13 novembre 2024.
- 19Pierre Verluise et Selma Mihoubi, « La Russie en Afrique francophone depuis les indépendances : quels moyens pour une lutte d’influence franco-russe (1960-2023) ? », La Revue géopolitique, 18 février 2023.
- 20« Les secrets de Demex, le trader qui inonde l’Afrique de l’Ouest de pétrole russe », Africa Intelligence, 2 septembre 2024. Demex aurait exporté plus de 5 millions de barils en Afrique de l’Ouest au cours des six premiers mois de 2024, pour un total que l’on peut estimer comme allant de 2,5% à 4% des exportations russes de fuel sur la période. On peut estimer que 30% à 50% des exports de Demex en Afrique de l’Ouest sont destinés aux seuls marchés malien, burkinabé et – dans une moindre mesure – nigérien.
- 21Il ne serait dès lors pas surprenant que l’activité des services de renseignement ukrainiens s’intéresse à l’avenir d’un peu plus près à la région, dans le cadre de leur stratégie actuelle visant à tarir les financements de Moscou en s’attaquant aux navires de sa « flotte fantôme ». Dans ce contexte, voir par exemple « Sabotage du Mersin : l’hypothèse d’une attaque par drones écartée », Africa Intelligence, 8 décembre 2025.
- 22Salimata Koné, « Russie-Afrique : Moscou devient le principal fournisseur de céréales du continent », Jeune Afrique, 14 mars 2025.
- 23Voir notamment Thomas Eydoux et Morgane Le Cam, « African Initiative, le nouveau réseau de propagande russe en Afrique après le démantèlement de Wagner
», Le Monde, 7 mars 2024 ; Céline Marin, « Quelle est la dimension historique de l’engagement russe en Afrique ? Aux racines des relations russo-africaines de 1917 à nos jours », La Revue géopolitique, 17 novembre 2024 : « Autre levier très efficace, celui de la propagande, de l’information et la manipulation de l’information : l’implantation de Sputnik et Russia Today en Afrique a connu un développement majeur sur les cinq dernières années (2019-2024), tout comme la masse des contenus produits sur l’actualité africaine. Le dernier projet à voir le jour, African initiative, est décrit comme une agence de presse russe sur les événements du continent africain. Elle consacre une grande partie de son site à glorifier l’histoire des relations de l’URSS avec l’Afrique tout en dénonçant le passé impérialiste des puissances occidentales. Russia Today fait de même : les villes d’Afrique anglophone ont vu dernièrement apparaître des panneaux publicitaires pour le média russe, montrant et citant les leaders de l’indépendance et du panafricanisme, tels que Kwame Nkrumah, Julius Nyerere ou Milton Obote. Une manière pour le média de montrer qu’hier comme aujourd’hui, la Russie partage avec l’Afrique les valeurs de l’anticolonialisme et l’anti-impérialisme ». - 24Christine Dugoin‑Clément, Géopolitique de l’ingérence russe. La stratégie du chaos (chapitre « L’Afrique sub‑saharienne comme nouvelle cible ? »), Paris, Presses universitaires de France, 2024, pp. 169‑228.
- 25Le shaping est l’ensemble des pratiques visant à structurer durablement les cadres cognitifs, normatifs et interprétatifs d’un public donné, afin d’orienter ses perceptions, ses préférences et ses comportements sans devoir recourir à la persuasion directe ou à la contrainte. Il opère principalement par la définition des récits dominants, la sélection des thèmes jugés pertinents, la normalisation de certaines interprétations et la répétition cumulative de signaux informationnels, rendant certaines représentations du monde plus saillantes que d’autres. Le shaping se distingue ainsi de la désinformation ponctuelle ou de la propagande explicite en ce qu’il agit sur le long terme, en amont de la formation des opinions, en façonnant les conditions mêmes de leur émergence.
- 26C’est typiquement le cas du Niger, qui a initialement suivi l’itinéraire putschiste similaire à celui du Mali et du Niger sans qu’une influence russe particulière s’y soit manifestée au-delà des actions informationnelles avant le coup d’État de juillet 2023.
- 27Fiona Hill et Steven Pifer, « Dealing with a simmering Ukraine-Russia conflict », Brookings, 6 octobre 2016.