Le 15 novembre 2025 à Mexico, une marche a basculé d’une mobilisation pacifique à plusieurs heures d’affrontements, manifestement prémédités. Au-delà de la controverse sur l’origine des violences, que révèle cette séquence ? Pour Saúl Escobar Toledo, professeur et chercheur à l’Institut national d’anthropologie et d’histoire du Mexique, c’est une contestation visant à affaiblir le gouvernement, sans revendications sociales structurées mais portée par une colère radicalisée. Un défi stratégique posé au gouvernement de Sheinbaum, qui doit concilier fermeté contre la corruption et ouverture politique pour contenir de futures escalades.
Le samedi 15 novembre 2025, une marche pacifique de milliers de personnes à Mexico, de l’avenue de la Réforme à la place du Zócalo, s’est terminée en violences contre la police, provoquées par des groupes anonymes, et qui ont duré plusieurs heures. Selon les faits documentés par divers médias et les témoignages et vidéos qui ont circulé sur les réseaux sociaux, l’agression a, sans l’ombre d’un doute, été déclenchée par des personnes pour la plupart encagoulées et casquées1« Mexique : 120 blessés à Mexico lors d’une manifestation contre la politique du gouvernement face aux cartels », Le Monde avec AFP, 16 novembre 2025.. Qui plus est, il est évident que les agresseurs s’étaient préparés pour mener cet assaut. Il s’agissait donc d’un « mouvement contre les autorités constitutionnelles », une mutinerie qui visait à mettre en évidence, en recourant aux échauffourées, sa contestation. Il est crucial d’établir comment la violence a éclaté pour élucider l’origine de cette manifestation, des événements du samedi 15 novembre 2025 et leurs séquelles. En dépit des évidences, à l’issue de cette mobilisation, ses sympathisants disent que l’agression est d’origine policière, ce qui révélerait le caractère répressif du gouvernement mexicain. Cet argument cherche en réalité à justifier la provocation pour valider de futures mobilisations.
La dispute narrative va se prolonger un certain temps ; cela dit, il est intéressant de comprendre les objectifs des manifestants du 15 novembre 2025. Parmi les participants, certains se proposaient d’« entrer au Palais national2Siège de la présidence de la République. », ou a minima à la Cour suprême de justice de la Nation et dans les locaux du gouvernement de la ville. D’autres ne cherchaient qu’à s’en prendre à la police. Mais tous avaient pour objectif d’affaiblir le gouvernement, ce qu’ils ont partiellement réussi, en raison de l’intensité spectaculaire des violences.
Il convient également de noter la diversité des motivations des manifestants, bien qu’elles n’aient pas été clairement exprimées. En cela, cette marche se distingue de beaucoup d’autres, de diverses couleurs politiques et idéologiques, achevées place du Zócalo. Ces manifestants, bien qu’ayant mis l’accent sur l’insécurité, l’ont assortie de consignes en effaçant la portée. Beaucoup de participants clamaient simplement, « Morena dehors3Morena est le parti politique de la présidente Claudia Sheinbaum. », et « Tout va mal ». Ceux-là proclamaient aussi leur sympathie avec les stratégies sécuritaires de Donald Trump, président des États-Unis, et de Nayib Bukela, président du Salvador. Pour couronner le tout, ils n’ont pas hésité à user de formules blessantes et misogynes à l’égard de la présidente. Ces modes d’expression témoignent de la colère d’un mouvement qui n’a ni programme, ni revendication déterminée.
Finalement, et c’est peut-être le plus important, les agresseurs de la police ont reçu un appui constant des participants à la marche, dont certains les enjoignaient à continuer. Bien que d’autres aient appelé au calme et à l’arrêt des échauffourées, la poursuite des affrontements s’est imposée. Quelques sympathisants de cette marche ont raconté que plusieurs « dames ont béni » les agresseurs. Dans ces conditions, les forces de l’ordre ont dû faire face non seulement à des groupuscules mais aussi à une masse de gens. L’affrontement a duré plusieurs heures, assorti de bavures policières qui devront être investiguées et sanctionnées, toutes choses posant la nécessité de revoir les systèmes d’information, de formation et de préparation des agents de police.
Pour autant, on ne doit pas sous-estimer l’importance de la protestation du 15 novembre 2025. Discuter si cette marche et les désordres qui ont suivi reflètent les sentiments de la jeunesse mexicaine n’est pas d’une grande aide. Pas plus que disserter sur les encouragements, les aides et les financements éventuellement reçus de chefs d’entreprise, politiques, idéologues de droite et d’extrême droite, ayant payé notamment des messages robotisés plusieurs millions de pesos. Ce qui importe est de reconnaître que la manifestation a mobilisé et que ses participants sont convaincus que l’administration, élue en 2024, doit être destituée en raison de son incapacité à trouver des solutions aux problèmes du pays, et plus grave, d’être complice du crime organisé.
Pour beaucoup de manifestants, il n’y a aucune issue négociable. La seule solution est la révocation du mandat présidentiel. De nouvelles élections n’étant pas envisagées jusqu’à 2027 ou 2028, la rue s’avère être la seule option. Comme se sont exprimés quelques participants au lendemain du 15 novembre 2025, « le malaise d’une société a été à deux doigts de forcer le Palais national, il y aura une deuxième manche ».
Face à de tels propos, le gouvernement ne peut se borner à discréditer les événements. Le malaise, en bonne part d’orientation ultradroitière, doit faire l’objet d’une réponse efficace et contondante, pour garantir une sécurité citoyenne optimale. Il est paradoxal que le gouvernement de Sheinbaum, plus résolu que le précédent à lutter frontalement contre le crime organisé, soit accusé de complicité avec les bandes de narcotrafiquants.
C’est d’autant plus paradoxal que c’est ce gouvernement qui a mis en évidence la pénétration du crime organisé dans diverses institutions de l’État mexicain. Cette administration a, en effet, mis au jour la complicité de la Marine militaire dans le détournement fiscal de ressources pétrolières4Carlos Carabaña, « Mexico fuel trafficking network operated since at least 2023, with 69 shipments and more than $150 million in profits », El Pais, 17 septembre 2025. et de celle du secrétaire à la sécurité de l’État de Tabasco, Hernán Bermúdez Requena5« Former Tabasco security minister arrested in Paraguay on organized crime charges », Mexico News Daily, 15 septembre 2025.. Il convient d’ajouter à cela l’assassinat de Carlos Manzo, maire d’Uruapan, le 1er novembre 20256« Oleada de indignación », Diario de Yucatán, 3 novembre 2025. et les querelles intestines de Morena qui l’avaient incité à passer à l’opposition.
Plusieurs commentateurs, certainement peu sympathisants de la « quatrième transformation7La quatrième transformation, ou 4T, est le nom que porte le programme du parti Morena. Jean-Jacques Kourliandsky, Identité de la « quatrième transformation », feuille de route d’AMLO et de Claudia Sheinbaum, Fondation Jean-Jaurès, 26 septembre 2024. », comme le journaliste Ricardo Raphael, ont estimé que « le contingent de personnes armées » actifs pendant la manifestation du 15 pourrait être composé d’« individus membres de cartels criminels opérant dans la ville de México ».
Il n’y a pour l’instant pas de preuves étayant cette affirmation. Quoi qu’il en soit, le gouvernement ne peut pas céder et est obligé de continuer son assainissement des institutions et son combat contre la corruption, cette dernière ayant largement favorisé la pénétration du crime organisé. Mais il ne suffit pas de poursuivre et d’incarcérer les membres de bandes criminelles. Rompre les liens entre fonctionnaires et délinquants est sans doute un pas plus difficile, mais indispensable pour défendre non seulement les objectifs politiques de la « 4T », mais aussi la perpétuation de l’État de droit.
Dans d’autres pays, on a vu des rebellions contre des gouvernements légitimement élus. Dans quelques cas, ils ont réussi et des fonctionnaires, y compris des présidents, ont été contraints au départ. C’est ce qu’on a vu en Argentine en 2001 ou au Chili en 2019, lors de mouvements sociaux de rue ayant parfois usé de violence, mais s’appuyant plus clairement sur un catalogue de revendications. Le cas des sympathisants de Bolsonaro au Brésil est très différent. Ils ont tenté d’empêcher l’alternance gouvernementale : ils ont échoué et ont été ultérieurement punis.
Au Mexique, nous assistons à des manifestations aux contenus divers, certaines avec des cahiers de revendications comme celles des professeurs d’école du syndicat CNTE ou celles des organisations paysannes. Mais les manifestants du 15 novembre 2025, dans leur grande majorité, n’ont pas de demandes sociales. Ce qui les caractérise, c’est leur colère, leur opposition sans concession au gouvernement actuel. À l’avenir, faute de réponse convaincante de la part du gouvernement, les mobilisations peuvent repartir de plus belle et se traduire, éventuellement, en sanction électorale contre Morena et ses alliés.
En Amérique latine, les avancées de l’extrême droite ne sont pas le seul produit de la manipulation, mais forment une réponse aux erreurs de la gauche de gouvernement et son incapacité à comprendre le malaise social. Beaucoup de ceux qui ont manifesté le 15 novembre 2025 exigent un gouvernement à la main de fer. Il convient de construire une majorité nouvelle qui ne se réduise pas aux appareils bureaucratiques de la « 4T », mais qui permette d’inclure les nombreux secteurs qui veulent un changement, sans toutefois être contraints à la soumission politique.
Le défi posé au gouvernement de Sheinbaum peut se formuler ainsi : plus de fermeté pour en finir avec la corruption, et plus d’ouverture en direction d’acteurs sociaux en quête de paix pour le pays et d’une vie digne pour tous et toutes.
Traduction de l’espagnol : Jean-Jacques Kourliandsky.
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Abonnez-vous- 1« Mexique : 120 blessés à Mexico lors d’une manifestation contre la politique du gouvernement face aux cartels », Le Monde avec AFP, 16 novembre 2025.
- 2Siège de la présidence de la République.
- 3Morena est le parti politique de la présidente Claudia Sheinbaum.
- 4Carlos Carabaña, « Mexico fuel trafficking network operated since at least 2023, with 69 shipments and more than $150 million in profits », El Pais, 17 septembre 2025.
- 5« Former Tabasco security minister arrested in Paraguay on organized crime charges », Mexico News Daily, 15 septembre 2025.
- 6« Oleada de indignación », Diario de Yucatán, 3 novembre 2025.
- 7La quatrième transformation, ou 4T, est le nom que porte le programme du parti Morena. Jean-Jacques Kourliandsky, Identité de la « quatrième transformation », feuille de route d’AMLO et de Claudia Sheinbaum, Fondation Jean-Jaurès, 26 septembre 2024.