Qu’il s’agisse de sport féminin ou masculin, d’enfants ou de seniors, chaque jour, sur des milliers de terrains en France, les arbitres témoignent d’un commun partagé, tenant le temps d’un match le fil fragile du sport amateur. Mais ils encaissent aussi tous les maux de l’époque, et tentent d’endiguer la violence et des tensions qui traversent la société. Un poste d’observateur, et de régulateur, que des arbitres de quatre disciplines – football, basket-ball, handball et rugby – racontent pour une enquête en partenariat avec le groupe La Poste et dont Laurent-David Samama analyse les résultats.
Préface
Jérémie Peltier
Codirecteur général de la Fondation Jean-Jaurès
Il faut être fou pour devenir arbitre aujourd’hui. Ou totalement inconscient. Ou kamikaze, au choix. Ces individus bizarres ne peuvent de prime abord nous inspirer que méfiance et questionnements. Car, entre nous, qu’est-ce qui peut bien les pousser à se jeter dans une fosse aux lions pendant une heure et demie chaque week-end, qu’il pleuve ou qu’il vente, par forte chaleur ou par grand froid ? Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez eux, c’est évident. Ils pourraient, comme tout le monde, rester bien tranquilles à la maison pour profiter de leur famille et de leur série sous un plaid le samedi ou le dimanche après-midi. Et pourtant, l’appel du terrain de foot, de hand, de basket ou de rugby est plus fort que l’aimant du canapé. Comment expliquer cela à l’ère de la civilisation du cocon1Vincent Cocquebert, La civilisation du cocon, Paris, Arkhê, 2021. et du culte du chez-soi ?
Si l’enquête de Laurent-David Samama ne donne pas une réponse toute faite, les témoignages qu’il a recueillis auprès de nombreux acteurs de ces quatre sports donnent à voir quelque chose qui pourrait s’apparenter à une forme de supplément d’âme chez ces arbitres quasi tous bénévoles, une sorte d’éthique comportementale très particulière liée au fait qu’ils savent plus que quiconque que leur disparition entraînerait de facto la fin du jeu et la fin des matchs.
Et le mot « disparition » n’est pas excessif. Car, à la lecture de cette étude « en immersion » chez les arbitres amateurs de France, on comprend que tenir le sifflet est devenu beaucoup plus compliqué qu’il y a quelques années, et qu’il ne serait pas surprenant d’assister demain à une grande démission des arbitres, fatigués de s’en prendre plein la tête par les joueurs, les entraîneurs et les stades dans leur ensemble.
Sans surprise, pourrait-on dire, cette enquête nous montre que des notions utilisées pour raconter l’état de la société sont également invoquées pour décrire l’état du sport amateur et du corps arbitral : « violence », «incivilité », « frustration des individus »,« incapacité à accepter la règle », « méconnaissance des règles », « rejet de l’autorité » ou encore « traumatisme ». De fait, on a presque l’impression de lire le récit de ce qu’est devenue la situation d’un professeur aujourd’hui dans l’école de la République, lequel, comme un arbitre, continue à faire ce qu’il fait malgré tout et pour trois fois rien (qu’il s’agisse de rémunération ou de reconnaissance).
En somme, les arbitres encaissent tous les maux de l’époque, subissent les impacts des réseaux sociaux, sont la cible de parents qui prennent leurs enfants pour des génies ainsi que les victimes de l’impatience post-Covid-19 et du refus d’avoir encore des corps intermédiaires qui permettent de réguler la société.
En cela, ils sont des témoins extrêmement fins des transformations de l’époque et de la disparition de la civilité élémentaire que tout le monde perçoit dans sa vie quotidienne. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de leur donner la parole, pour qu’ils nous racontent leur situation mais qu’ils nous dessinent aussi ce qu’ils voient et perçoivent de la France et des Français.
Deux derniers points avant de lire cette enquête.
Premièrement, pourquoi est-elle en partenariat avec le groupe La Poste ? D’abord, car ce dernier est le partenaire des arbitres depuis presque vingt ans, que nombre de postiers sont également arbitres (140 dans l’univers professionnel selon les derniers chiffres à disposition, sans compter les arbitres officiant au niveau amateur) et que le parallèle entre ces deux activités s’avère riche d’enseignements, comme vous le verrez. Pour reprendre un slogan célèbre que l’on entendait chaque dimanche juste avant que ne débute l’émission Téléfoot, « on n’a pas le même maillot, mais on a la même passion », on pourrait dire que les arbitres et les postiers n’ont pas le même maillot mais ont la même pression, qu’ils la subissent tout comme les mêmes attitudes, les mêmes insultes et les mêmes incivilités.
Deuxièmement, sur quoi repose l’écriture de cette enquête ? Sur une quinzaine d’entretiens d’acteurs et d’arbitres de quatre sports (football, basket, handball, rugby) masculins et féminins, menés dans différents territoires en France (Haute-Loire, Marne, Auvergne-Rhône-Alpes, Franche-Comté, Île-de-France, Sarthe, Aube, Gironde, Somme), ainsi que sur une étude d’opinion réalisée en juillet 2025 par Ipsos-BVA avec le groupe La Poste concernant la violence perçue par les Français à l’égard des arbitres.
Cette enquête, bien sûr, doit être lue avec l’humilité qui caractérise son auteur et la façon dont il a abordé le sujet. Elle n’a pas vocation à dire l’exhaustivité de ce qui se passe au sein du sport amateur et du corps arbitral aujourd’hui (quatre sports seulement ont été analysés et tous les territoires n’ont pas été « visités »). Il faut plutôt la lire comme une photographie à un instant T d’un monde qui se transforme et peut encore très mal tourner si l’on n’y prend pas garde.
Table des matières
Préface
Introduction
Ce que l’arbitre voit, ce que l’arbitre subit
L’arbitre, témoin privilégié des paradoxes français
Le tournant post-Covid-19
Arbitre, factrice : deux métiers, une même première ligne
Le « projet Mbappé » : quand le rêve parental devient un nouveau facteur de violence au bord des terrains
Quand les tribunes imitent les écrans
La figure de l’arbitre comme vigie de la société
La caméra, nouvelle alliée de l’autorité ?
Plaisir d’arbitrer et défi de la formation
Voir et être vu
Conclusion
Annexe. Liste des personnes interrogées
Crédit photo : Fédération française de basket (visuel partiellement retouché par intelligence artificielle).
Pour commander cette étude (3 euros) directement auprès de la Fondation Jean-Jaurès :
– paiement par carte bancaire : rendez-vous sur notre boutique HelloAsso (merci de payer le service d’envoi postal à domicile si vous ne souhaitez pas venir le chercher à la Fondation)
– paiement par chèque : contactez l’accueil par téléphone au 01 40 23 24 00 ou envoyez un mail à boutique@jean-jaures.org
- 1Vincent Cocquebert, La civilisation du cocon, Paris, Arkhê, 2021.