Marc Bloch était-il socialiste ?

Les travaux et débats qui ont entouré la panthéonisation de Marc Bloch ont beaucoup porté sur les valeurs et les idées dont fut porteur celui qui entrait dans la catégorie des grands républicains. Celles et ceux qui, après leur mort, pénètrent dans le temple de la nation doivent avoir leurs papiers républicains en règle. Il ne fait aucun doute que l’auteur des Rois thaumaturges était dans ce cas. En panthéonisant Marc Bloch, on ne célébrait pas seulement un grand historien, on saluait aussi un citoyen exemplaire qui servit la République jusqu’à en perdre la vie. Christophe Prochasson, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), s’attache à cerner davantage dans cette note son profil politique.

Les spécialistes de Marc Bloch ont toujours éprouvé quelques difficultés à définir la sensibilité politique de l’historien. Son fils Étienne avouait n’avoir jamais vraiment su ce que pensait son père en la matière. Homme de progrès, certes, mais attaché à l’ordre républicain, Marc Bloch se dérobe à tous les enfermements idéologiques. Tel n’est pas le moindre paradoxe d’un homme qui sacrifia sa vie pour défendre l’idée qu’il se faisait de son pays : sa méfiance pour toute activité politique militante, aussi minimale soit-elle, ne semblait pas le prédisposer à un engagement aussi radical. Il faut cependant aller au-delà de ses préventions et ne pas s’en tenir à cette prudence inhérente à l’éthique d’un grand savant qui n’avait d’autre passion que celle de la vérité et prenait le risque d’en appeler au « divin privilège de l’indifférence » pour aborder les sujets qui séparaient savants allemands et polonais dans les années 1930. Cette posture scientifique, peu prête aux compromis qu’appelle toujours la vie politique, ne pouvait que freiner un engagement politique cantonné aux frontières d’une organisation.

Il n’en demeure pas moins que Marc Bloch rencontra le socialisme. La version de la doctrine dont il fut le plus proche appartient à la grande tradition du socialisme républicain, bien éloignée de l’attentisme révolutionnaire qu’incarnait la famille marxiste. Si Marc Bloch fut un lecteur attentif et même admiratif du Capital de Karl Marx, il ne fut jamais un dévot de son auteur. En reconnaissant chez lui la puissance de l’analyse sociale, il en admirait beaucoup moins la philosophie, jugée médiocre, et, plus encore, il percevait le caractère insupportable d’un homme satisfait de lui-même et plein de ses convictions. Rien ne lui répugnait plus que le dogmatisme sous toutes ses formes, dans la vie intellectuelle comme dans la vie politique. Son socialisme est progressif, réfléchi et tempéré par la recherche de solutions raisonnables.

Selon un proverbe arabe qu’il aimait citer, Marc Bloch fut plus encore fils de son temps que fils de ses pères, quoiqu’il ait toujours manifesté intérêt et respect pour ceux qui l’avaient précédé. Fils donc de son temps, celui de l’Affaire Dreyfus, grande matrice de la gauche républicaine qui y apprit toute l’importance des droits de l’homme, de l’État de droit et des libertés individuelles, l’auteur de L’Étrange défaite se retrouva dans les rangs d’une bonne partie de la jeunesse socialiste. Trop jeune encore pour y prendre pleinement part puisque, né en 1886, il n’avait qu’une douzaine d’années au plus fort de l’Affaire, le collégien se forgea durant cette crise une première identité politique enracinée dans une République ancrée à gauche, ardemment soutenue par Jean Jaurès et les socialistes contre les poussées de l’extrême droite nationaliste. Son père, grand historien de l’Antiquité, professeur à la Sorbonne, fut l’une des grandes figures de ces premiers intellectuels que baptisa ce moment fort de la vie politique française et dont l’exemple le marqua pour le reste de sa vie.

À l’École normale supérieure, où il entra en 1904, il trouva une atmosphère politique où le socialisme conservait une réputation flatteuse. Jean Jaurès se comptait parmi les anciens élèves de l’établissement et le bibliothécaire de l’École, Lucien Herr, était connu pour sa culture et ses sympathies socialistes dont il entretenait, avec discrétion, certes, les élèves. Tout occupé qu’il fut à préparer l’agrégation d’histoire et de géographie à laquelle il fut reçu en 1908 et à entamer avec énergie une carrière d’historien, Marc Bloch se trouva précocement plongé dans une socialisation socialiste. Il compta de nombreux amis et relations parmi les élèves d’Émile Durkheim, socialistes de tempérament et de conviction, parfois même de parti, à la différence du maître qui affecta toujours de se tenir à distance de tout engagement militant, quoiqu’il se sentit proche de ce que l’on appelait alors l’« idée socialiste ».

À cette idée travaillée depuis le début du XIXe siècle par philosophes, économistes, historiens et désormais sociologues, il fallait pourtant encore donner un corps de doctrine robuste. Toujours en mouvement, car attaché à répondre aux défis de son temps, le socialisme devait s’arc-bouter aux savoirs les plus à jour. C’est l’objectif que s’était donné un petit cénacle d’intellectuels, le Groupe d’études socialistes, fondé par un jeune ethnologue socialiste, Robert Hertz, lui aussi disciple d’Émile Durkheim, que rallia Marc Bloch. Lancé en 1908, alors que le Parti socialiste unifié (SFIO) venait d’être créé (1905), le Groupe se dota d’un programme d’action qui n’a pas pris une ride. On ne peut lire ces quelques lignes sans songer à l’éternel recommencement qui ponctue l’histoire du socialisme et de la gauche française. Le rapport pour l’année 1912 rappelle les buts du Groupe : « Essayer de formuler, à propos des problèmes particuliers que pose l’action, une doctrine à la fois ferme et souple, qui puisse, dans la débâcle des idées démocratiques, rallier les esprits encore soucieux de pensée organique et de construction sociale ; fortifier chez les socialistes, après tant de formules creuses et de « mythes » décevants, le goût de la recherche méthodique et de l’effort fécond ; établir ou maintenir la liaison entre les militants, les techniciens et les intellectuels, voilà la triple tâche que notre Groupe s’est assignée dès le début et qu’il cherche à remplir non seulement par ses publications, mais par le milieu même qu’il constitue1Cité dans Peter Schöttler, Marc Bloch. Une biographie intellectuelle, Paris, Gallimard, 2026, p. 349.. »

On ne peut savoir si Marc Bloch fut vraiment membre du Parti socialiste, comme l’exigeaient les statuts du Groupe d’études socialistes. On peut cependant avancer sans trop d’imprudence qu’il ne pouvait manquer de se reconnaître dans ses objectifs où s’énonçait une tentative d’harmoniser les acquis de la science avec la volonté de transformer une démocratie menacée par le nationalisme. En ce sens, Marc Bloch fut bel et bien un socialiste de son temps même s’il fit preuve d’une extrême discrétion militante à la différence de plusieurs de ses proches, à l’instar du propre neveu d’Émile Durkheim, l’ethnologue Marcel Mauss régulièrement admonesté par son oncle qui regrettait sa dissipation politique, le sinologue Marcel Granet, l’helléniste Louis Gernet et tant d’autres jeunes et brillants spécialistes de sciences humaines que la Première Guerre mondiale allait faucher.

Le conflit mit un terme à cette première rencontre entre Marc Bloch et le socialisme. Le grand et courageux combattant qu’il fut n’entra pas dans les querelles intestines du socialisme, où s’opposaient les nuances allant du pacifisme au jusqu’au-boutisme. Marc Bloch se battit, fidèle à son républicanisme patriotique, qui était aussi l’une des fibres du socialisme français, en dépit de son internationalisme affiché. Cet alliage si complexe à fabriquer est aussi celui dans lequel peut se reconnaître Marc Bloch, tout à la fois attaché à sa patrie qu’il révère et exécrant toutes les formes de nationalisme, surtout celles qu’il voyait se déployer dans la méthode historique.

Le rejet de tout « nationalisme méthodologique » présida à la création des Annales. Dans ses colonnes devait s’exprimer une nouvelle histoire plus soucieuse des forces économiques et sociales que des hauts faits des gouvernants ou des militaires, plus attentive à la vie des humbles qu’à celles des princes. La revue ne sollicita évidemment pas seulement des collaborations venues de la gauche intellectuelle et ne peut en aucun cas passer pour un périodique socialiste. Elle ne bouda cependant pas quelques proximités politiques de gauche, notamment issues de l’entourage du patron socialiste du Bureau international du travail, Albert Thomas, qui avait accompagné la brève aventure du Groupe d’études socialistes avant 1914.

Face aux graves événements du 6 février 1934, durant lesquels la République parut mise en péril, Marc Bloch sembla peu s’émouvoir. Lucien Febvre, tout à la fois collaborateur scientifique des Annales et, comme aîné, directeur de conscience, lui reprocha sa passivité. Le procès est injuste. Depuis le début de la « crise des années 1930 », Marc Bloch ne dissimulait rien de ses inquiétudes à ses proches. Il fut signataire de nombreuses pétitions. Ses correspondances l’attestent, à l’image de cette lettre adressée à Lucien Febvre, le 20 mars 1933, dans laquelle il affirme être « profondément troublé » par tout ce qu’il « voit, entend, lit ou devine ». La « menace » étant, selon lui « partout », chacun, dans cette épître hérissée, en prend pour son grade : les « fascistes », bien sûr, mais aussi tout l’appareil républicain, les manœuvres parlementaires et jusqu’aux « sottes élucubrations de Léon Blum ». Si Marc Bloch se résolut à apposer sa signature au bas du Manifeste du 5 mars 1934 « Aux travailleurs », texte préparé par Paul Langevin, Paul Rivet et Alain, fondateurs du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, l’auteur de La Société féodale se maintint à distance de ce qu’il considérait comme de l’antifascisme démagogique. Non, il ne descendrait pas dans la rue. Il le dit en ces termes crus à Lucien Febvre dans une lettre du 19 mai 1934 : « Je me refuse obstinément à faire le jeu de tous les fascismes en emboîtant les pas derrière MM. les Postiers ».

Rien ne lui était plus étranger que la radicalité de posture qui menace toujours les intellectuels. Le contraste entre celle-ci et l’engagement final d’un historien chez lequel l’une de ses biographes2Carole Fink, Marc Bloch : une vie au service de l’histoire, Paris, Presses universitaires de Lyon, 1997. Traduction par Pierre Janin et Carole Fink de Carole Fink, Marc Bloch: A Life in History, Cambridge, Cambridge University Press, 1989. reconnaît une « déontologie du désengagement » propre au savant est patent. Le théâtre d’une agitation stérile et superficielle l’indignait. Et s’il fit état de ses regrets de ne pas avoir été assez présent dans les combats politiques de l’entre-deux-guerres (« Nous avons préféré nous confiner dans la douce quiétude de nos ateliers », écrit-il dans L’Étrange défaite), faut-il pour autant lui dénier tout engagement ? L’historien appartenait bien à la gauche de son temps. Il demeure une inspiration pour celle du nôtre.

  • 1
    Cité dans Peter Schöttler, Marc Bloch. Une biographie intellectuelle, Paris, Gallimard, 2026, p. 349.
  • 2
    Carole Fink, Marc Bloch : une vie au service de l’histoire, Paris, Presses universitaires de Lyon, 1997. Traduction par Pierre Janin et Carole Fink de Carole Fink, Marc Bloch: A Life in History, Cambridge, Cambridge University Press, 1989.

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