Dans le cadre d’un séminaire organisé par EDF et E.ON à Bruxelles le 10 septembre 2026, Gilles Finchelstein, secrétaire général de la Fondation Jean-Jaurès, décrypte les résultats d’une enquête sur la souveraineté énergétique européenne et l’électrification des usages. Vous retrouverez ci-dessous son intervention en français et en anglais.
À la question de savoir ce que les Européens pensent de l’enjeu de l’énergie, Dominique Reynié a répondu, si je résume, qu’ils mesuraient que notre souveraineté était menacée et que l’indépendance européenne et la compétitivité-prix devaient aller de pair.
Que répondent-ils à l’enjeu de l’électrification, dans son principe comme dans ses modalités ? Que privilégient-ils comme sources d’énergie – y compris comme sources d’énergie électrique ? Voilà l’autre grand intérêt de cette seconde partie de l’enquête européenne que je vous présente maintenant.
Sur le principe de la transition, nous avons posé une question dont la formulation était très ambitieuse : nous avons évoqué un « remplacement » des énergies fossiles par l’énergie électrique, un horizon court – « dix ans » – et un champ large – « dans tous les domaines possibles ».
Pourtant :
- si je regarde la moyenne européenne, une majorité très nette – 63% contre 26% – s’y déclare favorable ;
- et, si je regarde pays par pays, il y a, à peu près partout, aux alentours de 60% qui y sont « favorables » et, à peu près partout aussi, un socle de 25% qui y est « très favorable » – disons que seuls les Polonais se distinguent par un soutien plus mesuré.
Voici donc la première leçon : les Européens soutiennent le principe de ce changement profond qu’est l’électrification.
Après le principe abstrait, son application concrète – les travaux de rénovation énergétique, les pompes à chaleur, les véhicules électriques. Là encore, nous avons formulé des questions qui ne dissimulaient pas la réalité des choses. Il y avait des aides financières d’un côté, mais, d’un autre côté, des interdictions.
Résultats ? Le soutien diminue, mais, surtout, le soutien se différencie :
- il se différencie selon les sujets : 58% pour la rénovation énergétique, 54% pour les pompes à chaleur, 46% pour les véhicules électriques ;
- il se différencie selon les pays ;
- mieux encore, il se différencie selon les sujets et selon les pays.
Sur le sujet spécifique des véhicules électriques, dont nous mesurons tous les enjeux et les implications, il y a peut-être trois choses à ajouter :
- premièrement, globalement, en moyenne européenne, le soutien et les oppositions s’équilibrent parfaitement à 46% contre 46% ;
- deuxièmement, les oppositions sont plus clairement majoritaires en Allemagne, en France, en Pologne et en Suède ;
- mais, troisièmement, lorsque l’on interroge sur la perception des bénéfices économiques des véhicules électriques, on voit que les différences ne tiennent ni à votre âge ni à votre niveau de revenus ni même à votre pays, mais au type de véhicules que vous utilisez : si vous êtes propriétaire d’une voiture électrique, vous êtes, à 70%, convaincu d’être mieux protégé face à la hausse des prix de l’énergie ; à l’inverse, si vous êtes propriétaire d’une voiture thermique, vous en doutez à 52%.
Donc : ceux qui en ont sont convaincus des bénéfices, l’enjeu est de convaincre ceux qui n’en n’ont pas encore d’en acheter…
Dernier volet : quel est le jugement des Européens sur les différentes sources d’énergie ?
Entre l’électricité, le gaz et le pétrole, la hiérarchie des préférences est nette avec une nuance importante.
Elle est nette parce que les Européens, de très loin, considèrent que c’est l’électricité qui a « le plus d’avenir », qui « contribue le moins à la pollution de l’air », qui contribue « le plus à la lutte contre le changement climatique ».
La nuance tient au prix. Les Européens disent aussi, dans le même temps, que c’est l’électricité qui pèse le plus sur leur budget et, surtout, que son prix a davantage augmenté que le gaz ces dernières années.
Peu importe que cette perception soit juste ou pas, il s’agit d’un signal d’alerte qui doit être pris en compte, car ce peut être un frein à l’électrification – et je sais que la Commission européenne en a conscience, puisqu’elle travaille sur l’évolution relative de la fiscalité de l’électricité et du gaz.
Je termine par la préférence des Européens non pas entre le pétrole, le gaz et l’électricité, mais entre les différentes énergies qui servent à produire de l’électricité – ou, pour être plus précis, par l’acceptabilité des différentes énergies servant à produire de l’électricité.
La réponse à cette question est d’autant plus intéressante que, comme vous le savez, le mix énergétique des huit pays interrogés est très différent :
- tout en haut, et partout, il y a les différentes énergies renouvelables avec des scores aux alentours de 80% (sans réelle différences entre elles) ;
- tout en bas, et partout, il y a le charbon avec 30% (sauf en Pologne) et le gaz avec 46% (sauf en Pologne et en Roumanie mais y compris en Allemagne) ;
- entre les deux, il y a le nucléaire avec – les chiffres sont intéressants parce que l’écart est significatif – un soutien de 61% et une opposition de 31%.
Énergies renouvelables, nucléaire, gaz, charbon : la hiérarchie d’opinion est claire et, mieux encore, c’est la même dans tous les pays.
Derniers enseignements, peut-être inattendus, sur la question controversée du nucléaire :
- sur le soutien au nucléaire : il y a cinq pays (France, Pologne, Suède, Roumanie, Pays-Bas) où le soutien est massif (entre les deux tiers et les trois quarts) ; il n’y a pas de pays où l’opposition est massive (même en Allemagne et en Espagne, l’opinion est très équilibrée entre les soutiens et les opposants) ;
- sur le soutien que l’Union européenne devrait apporter au nouveau nucléaire : le soutien est là encore majoritaire, au même niveau que le soutien au nucléaire à la fois globalement et pays par pays (à l’exception de la France qui enregistre sur ce point un recul de 10 points).
Je conclus.
Nous mesurons tous ici que l’électrification de l’Europe est non seulement un grand défi mais aussi un de ces grands projets qui, comme la CECA, Euratom, le marché unique ou l’euro, peuvent marquer l’histoire de l’Union européenne.
Face à ce grand défi et ce grand projet, les Européens sont lucides, pragmatiques et exigeants :
- les Européens sont lucides sur l’objectif : la transition leur semble indispensable pour notre souveraineté comme pour le climat ;
- ils sont pragmatiques sur les modalités : ils défendent un large bouquet de solutions comme s’ils se partageaient la célèbre formule « proof of the pudding is on the eating » ;
- ils sont enfin exigeants sur la mise en œuvre : leur confiance n’est pas une donnée, elle doit être conquise par des prix contenus, des usages facilités, des délais maîtrisés.
Voilà le défi qu’il nous faut collectivement relever !
European survey on energy sovereignty and the electrification of end-use sectors
Asked what Europeans think about the energy issue, Dominique Reynié replied – if I may summarise – that they sense our sovereignty is under threat, and that European independence and price competitiveness must go hand in hand.
What do they say about the challenge of electrification, both in principle and in practice ?
Which energy sources do they favour — including as sources of electricity?
That is the other major focus of this second part of the European survey I am now presenting to you.
On the principle of the transition, we asked a question that was deliberately ambitious in its wording: we referred to a « replacement » of fossil fuels by electricity, on a short horizon – « ten years » – and across a broad scope – « in every possible area. »
And yet:
looking at the European average, a very clear majority – 63% versus 26% – say they are in favour.
and looking country by country, roughly 60% are « in favour » almost everywhere, with a base of around 25% « strongly in favour » almost everywhere too – the Poles being the only real outlier, with more measured support.
So here is the first lesson: Europeans support the principle of this profound shift that electrification represents.
Beyond the abstract principle, its concrete application – energy-efficiency renovation work, heat pumps, electric vehicles. Here again, our questions did not gloss over reality. There were financial incentives on one hand, but bans on the other.
The results? Support declines – but more importantly, support becomes differentiated.
It differs by topic: 58% for energy renovation, 54% for heat pumps, 46% for electric vehicles;It differs by country; And, more strikingly still, it differs by topic and by country combined.
On the specific subject of electric vehicles, whose stakes and implications we are all well aware of, perhaps three points are worth adding: first, overall, at the European average, support and opposition are perfectly balanced at 46% versus 46%;
second, opposition is more clearly in the majority in Germany, France, Poland and Sweden;
but third, when we ask about perceptions of the economic benefits of electric vehicles, we see that the differences depend neither on age, nor on income level, nor even on country, but on the type of vehicle people drive: electric-car owners are 70% convinced
they are better protected against rising energy prices; conversely, 52% of combustion- car owners doubt this.
So: those who already own one are convinced of the benefits — the challenge is convincing those who don’t yet to buy one.
Last part: how do Europeans judge the different energy sources?
Among electricity, gas and oil, the hierarchy of preferences is clear — with one important nuance.
It is clear because Europeans, by a wide margin, consider electricity to have « the most future, » to « contribute less to air pollution, » and to « contribute most to the fight against climate change. »
The nuance concerns price. At the same time, Europeans also say that electricity weighs most heavily on their budget and, above all, that its price has risen more than gas in recent years.
Whether or not this perception is accurate, it is a warning signal that must be taken seriously, as it could act as a brake on electrification – and I know the Commission is aware of this, since it is working on the relative evolution of taxation on electricity and gas.
I will close with Europeans’ preferences – not between oil, gas and electricity, but among the different energy sources used to generate electricity – or, more precisely, the acceptability of the different energy sources used to generate electricity.
The answer to this question is all the more interesting given that, as you know, the energy mix of the eight countries surveyed varies considerably.
At the very top, everywhere, are the various renewable energies, scoring around 80% (withno real differences between them);
At the very bottom, everywhere, are coal at 30% (except in Poland) and gas at 46% (except in Poland and Romania, but including in Germany).
In between is nuclear power – and the figures are interesting because the gap is significant – with 61% support and 31% opposition.
Renewables, nuclear, gas, coal: the hierarchy of opinion is clear and, better still, it is the same in every country.
A final, perhaps unexpected, finding on the contentious question of nuclear power.
1. On support for nuclear power: there are five countries (France, Poland, Sweden, Romania, the Netherlands) where support is overwhelming (between two-thirds and three-quarters); there is no country where opposition is overwhelming (even in Germany and Spain, opinion is very evenly balanced between supporters and opponents).
2. On support for EU backing of new nuclear power: support is again in the majority, at roughly the same level as support for nuclear power overall, both across the board and country by country – with the exception of France, which shows a 10-point decline on this point.
Let me conclude.
We are all well aware here that the electrification of Europe is not only a great challenge but also one of those great projects which, like the ECSC, Euratom, the single market or the euro, may leave their mark on the history of the European Union.
Faced with this great challenge and this great project, Europeans are clear-eyed, pragmatic and demanding: Europeans are clear-eyed about the objective: the transition seems to them essential, both for our sovereignty and for the climate. They are pragmatic about the methods: they favour a broad mix of solutions, as if they all shared the well-known saying that « the proof of the pudding is in the eating. »
And finally, they are demanding when it comes to implementation: their trust is not a given – it must be earned, through contained prices, easier adoption, and delivery on time.
That is the challenge we must rise to, together!