Que reste-t-il de la mémoire politique, sociale, historique, territoriale de la période de Jaurès dans le Carmaux post-industriel d’aujourd’hui ?

Que reste-t-il de la mémoire politique, sociale, historique, territoriale de Jean Jaurès et de son temps dans la ville de Carmaux aujourd’hui ? Cette contribution est issue d’un travail de recherche réalisé dans le cadre du séminaire « Vie politique sous la Ve République », dispensé par Pascal Perrineau à Sciences Po. L’auteur, Titouan Dupuy, originaire du territoire qu’il étudie, analyse la dissociation entre mémoire culturelle et votes actuels.

« Il y a plus de trente-et-un ans, François Mitterrand venait ici, à Carmaux, lancer sa campagne présidentielle. Et il me rappelait que c’était ici qu’il avait déjà évoqué la grande figure de Jaurès, pour engager la démarche qui allait le conduire à la présidence de la République. Trente-et-un ans après, je reviens ! Un peu plus tard que lui dans la campagne : il l’avait commencée à Carmaux, je la conclus1François Hollande, Discours à Carmaux, 16 avril 2012. ». Le 19 avril 2012, François Hollande, alors candidat à l’élection présidentielle, donnait un dernier meeting à Carmaux, sur la place Jean Jaurès, pour clore sa campagne. Il l’ouvrait avec cette tirade, rappelant alors à plus de 2000 de ses soutiens l’importance de cette figure de la République pour la ville. Le symbole est fort, celui de s’inscrire dans la lignée jaurésienne, d’invoquer la mémoire d’un illustre personnage qui a façonné son courage, ses combats et sa conscience politique sur ces terres.

Carmaux. Le 15 mai 1892, Jean-Baptiste Calvignac, ouvrier ajusteur à la mine et militant syndicaliste, est élu maire de la ville. La Compagnie des mines, dirigée par le baron Reille et son gendre, le marquis Ludovic de Solages (aussi député monarchiste de la circonscription), le licencie le 2 août suivant, prétextant que l’exercice de son mandat nuit à son activité professionnelle et lui sommant de choisir entre « la mine ou la mairie ». La réaction est immédiate : plus de 2000 mineurs se mettent en grève. Ce qui commence comme un conflit local devient rapidement un enjeu national. Le gouvernement d’Émile Loubet envoie la troupe, fait arrêter plusieurs grévistes, condamnés par le tribunal d’Albi. Mais il propose aussi un arbitrage, que le camp patronal finit par accepter sous la pression : Calvignac est réintégré et la grève cesse le 3 novembre 18922Jean-Pierre Rioux, Jean Jaurès, Paris, Perrin, 2014, chap. 4 : « L’élu de Carmaux ».. C’est dans ce contexte que Jean Jaurès entre dans l’histoire de Carmaux. Né à Castres en 1859, d’abord élu député du Tarn en 1885 sous étiquette républicaine modérée avant d’être battu en 1889, il s’est rapproché du monde ouvrier lors de son mandat de conseiller municipal à Toulouse. C’est la grève de 1892 qui achève sa conversion au socialisme3Gilles Candar et Vincent Duclert, Jean Jaurès, Paris, Fayard, 2014.. Il soutient activement les grévistes, intervient à la tribune de la Chambre, écrit dans La Dépêche. Quand le marquis de Solages se retire, Jaurès se présente à l’élection législative partielle de janvier 1893 dans la nouvelle circonscription d’Albi-Carmaux et il est élu député socialiste. Trois ans plus tard, une seconde crise secoue le bassin. En 1895, c’est cette fois la verrerie Sainte-Clotilde de Carmaux qui est touchée : deux délégués syndicaux verriers sont licenciés, leurs collègues se mettent en grève, et le patron Rességuier licencie 300 ouvriers verriers. Face à l’enlisement du conflit, Jaurès propose une solution audacieuse : que les verriers fondent leur propre usine. La Verrerie ouvrière d’Albi, première société coopérative ouvrière française, est inaugurée en octobre 1896 et sort ses premières bouteilles en décembre de la même année4Ibid..

Plus d’un siècle après, Carmaux est une ville post-industrielle, de plus en plus désertée. Le rugby avait fait les beaux jours de la cité minière lorsqu’en 1951, l’équipe remportait le championnat de première division, victoire historique. Aujourd’hui, le club de Carmaux peine à se maintenir à l’avant-dernier niveau national. Peut-être y a-t-il une métaphore analogique, un élément de corrélation, du moins, entre la décadence sportive et la perte d’attractivité dans le Carmausin. Les mines ont fermé dans les années 1990. La population, qui atteignait plus de 12 000 habitants au pic de l’activité minière, est aujourd’hui d’environ 9900 habitants selon le recensement Insee de 2022, avec une tendance au vieillissement marquée : 38,2% de la population a plus de 65 ans. Le revenu médian des ménages s’établit à 18 900 euros annuels5Insee, chiffres de 2022 : Dossier complet − Commune de Carmaux (81060)., nettement en dessous de la moyenne nationale, et le taux de chômage dépasse 13%6Catherine Léhé, « Résultats – Municipales 2026 à Carmaux : le candidat PS crée la surprise talonné par le Rassemblement national », France 3 Occitanie, 15 mars 2026., soit près du double de la moyenne nationale. Dans ce paysage social transformé, que reste-t-il de l’héritage jaurésien ?

Cette question ne se réduit pas à un catalogue d’idées, ni à une comparaison linéaire et vaine entre deux périodes au contexte politique, social et économique entièrement différent. Elle touche à quelque chose de plus profond : la capacité d’un territoire à maintenir vivante une mémoire politique, notamment face aux mutations sociales qui en dissolvent progressivement le fondement.

Il s’agit de saisir comment un héritage symbolique affronte la recomposition des identités sociales, ouvrières et électorales d’un territoire, marqué par la figure aussi tutélaire qu’historique qu’est celle de Jean Jaurès. Cette mémoire territoriale doit être questionnée et il faut comprendre si elle est une ressource politique encore opérante ou si elle n’est qu’un décor occultant des réalités sociales plus complexes et en restructuration.

Alors, que reste-t-il de la mémoire politique, sociale, historique, territoriale de la période de Jean Jaurès dans le Carmaux post-industriel d’aujourd’hui ?

Si Carmaux est imprégné de la figure jaurésienne, institutionnalisée et érigée en véritable culture politique locale (I), il semble aussi essentiel de se départir de ce voile patriotique biaisé et de montrer comment cette mémoire est contredite à plusieurs niveaux par les comportements électoraux contemporains, par les discours populaires, révélant ainsi une dissension entre mémoire locale et identité politique (II). Néanmoins faut-il noter la persistance, peut-être même la résistance de l’héritage de Jaurès (aussi fragile soit-il) dans le Carmausin en recomposition, en insistant sur la réactualisation de cette ressource politique (III).

Un héritage institutionnalisé et ancré : la mémoire jaurésienne comme culture locale politique et sociale

Un espace public comme mémorial : sur les traces existantes de Jaurès

À Carmaux, la présence de Jaurès dans l’espace urbain est immédiate, insistante, presque saturante. La statue de Jean Jaurès, qui trône sur la place centrale qui porte le même nom, est un symbole emblématique de la ville. Inaugurée en 1923, elle représente le député tarnais, bras vers l’horizon comme pour indiquer qu’il est maître en sa maison, entouré par un paysan, un jeune verrier, un métallurgiste et un jeune mineur. L’une des écoles de la ville arbore aussi le nom de Jaurès. L’imprégnation est totale, ce qui fait de la ville un véritable « lieu de mémoire7Pierre Nora, Les lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1997. » au sens de Pierre Nora. Un espace où « la mémoire se cristallise et se réfugie », transformant un territoire ordinaire en territoire signifiant. Ce n’est pas là un phénomène neutre : la mise en mémoire d’un espace urbain est toujours un acte politique, une inscription de légitimité dans la pierre. Il faut surtout remarquer quelque chose d’essentiel. Ce n’est pas le normalien, le philosophe ou l’historien de la Révolution française que Carmaux commémore. C’est le tribun de la mine, le défenseur des grévistes de 1892, l’homme qui venait tenir des réunions publiques dans les corons.

À ce propos, des discussions avec des habitants de la ville m’ont permis de comprendre que certains d’entre eux avaient un réel attachement à la figure de Jaurès. « Mon père était mineur. Pour moi, Jaurès, c’est notre Pierre Bachelet du Nord, mais sans la musique [Les Corons] », dit cet homme rencontré sur la place centrale, le Carmaux, qui se souvient de Jaurès, le choisit dans sa dimension la plus incarnée, la plus localement ancrée. Il est une identité, un élément unificateur. Ce choix mémoriel révèle une forme d’appropriation : Jaurès appartient à Carmaux tout autant que Carmaux appartient à Jaurès. Cet héritage perméable dans la ville s’entendait aussi dans le discours de François Hollande : « Moi, j’avais déjà averti, j’avais vérifié s’il existait à Neuilly-sur-Seine, ville dont Nicolas Sarkozy fut maire, une avenue Jean-Jaurès. J’ai cherché. Pas de rue Jean-Jaurès… Alors, j’ai même regardé les impasses. Rien ! Rien au nom de Jaurès. Et depuis cinq ans, ça ne s’est pas arrangé, même pas un trottoir ! Ils en ont bien le droit, de ne pas aimer Jaurès. Mais nous ici, nous avons cette référence, et personne n’a le droit de la prendre8François Hollande, Discours prononcé à Carmaux, 16 avril 2012. ».

Une culture politique incarnée : le socialisme carmausin comme héritage de classe

« T’es pas de Carmaux si t’es pas socialo », « on ne trahit pas nos aînés, on ne trahit pas notre histoire, on vote à gauche depuis toujours ici » : voilà ce que j’ai pu entendre, de la part de deux Carmausins, autour du terrain de rugby lors du match qui opposait l’US Carmaux à une équipe aveyronnaise. Par leurs mots, ces deux anciens joueurs ont montré que l’héritage jaurésien a longtemps structuré la vie politique locale bien au-delà du symbolique. Carmaux a constitué, pendant plusieurs décennies après la Seconde Guerre mondiale, un bastion du socialisme dont la solidité ne doit pas être comprise comme un simple vote partisan, mais comme une culture politique incorporée, transmise par les familles, les syndicats, les cafés, les clubs de sport, les associations d’anciens mineurs. Si l’on s’en tient au logo du club de rugby, le noir de la mine est présent et la fierté de la victoire de 1951 est racontée par les « anciens » en n’omettant jamais de mentionner les six mineurs qui jouaient dans l’équipe. Gérard Noiriel, dans Les ouvriers dans la société française9Gérard Noiriel, Les ouvriers dans la société française, XIX-XXe siècle, Paris, Seuil, 1986., a notamment expliqué comment les communautés ouvrières des bassins industriels constituaient des milieux politisant autonomes, où l’identité sociale et l’identité politique se confondaient.

À Carmaux, cette culture politique n’a eu cesse de s’exprimer chez les mineurs et leurs descendants, moins certainement depuis le renouvellement générationnel et les nouveaux arrivés. Il n’en reste pas moins que Carmaux, jusque dans les discours actuels, est structuré autour du socialisme. Jaurès en était la figure fondatrice, le nom qui donnait sens et profondeur historique à cet ancrage. Être socialiste à Carmaux, c’était être dans la continuité de quelque chose qui avait commencé bien avant soi. Il s’agit d’une sorte de patriotisme jaurésien que l’historien tarnais Patrick Trouche, avec qui les échanges sont toujours libres et possibles, retrace dans son livre Jean Jaurès, député de Carmaux et de la IIe circonscription10Patrick Trouche, Jean Jaurès, député de Carmaux et de la IIe circonscription, Cercle Jean Jaurès, 2024.. Il insiste sur l’importance qu’a eue la commune dans l’histoire de Jean Jaurès. La formule inverse tout. Ce n’est pas Jaurès qui a fait Carmaux, c’est Carmaux qui a fait Jaurès socialiste. Fierté collective. Jaurès lui-même le reconnaissait : « Mes amis, je ne serai et je ne veux jamais être que le député de Carmaux, et c’est avec vous à la vie, à la mort ».

Malgré la montée croissante et exponentielle du Rassemblement national (RN), qu’il est bienvenu d’étudier par la suite, il est à noter que lors de l’élection municipale de 2026, le PS a repris la ville et Carmaux est redevenu le véritable bastion de cette force traditionnelle dans le Tarn. Quand Castres bascule au RN, quand Gaillac et Albi restent à droite, Carmaux, ville de Jaurès, résiste encore.

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Des ruptures récentes et une dissociation de la mémoire jaurésienne dans les discours et résultats électoraux

La désindustrialisation ou la fin d’un milieu politisé et politisant

En 1990, la fermeture des mines emporte avec elle des centaines d’emplois dans la ville. Elle conduit aussi, vraisemblablement, à la destruction d’un milieu engagé, politisé et politisant par sa consistance sociale et son syndicalisme activiste. La sociologie électorale, notamment depuis André Siegfried et la géographie électorale, a établi que le vote est moins un choix individuel qu’un produit de l’environnement territorial et social. Ces théories prennent sens lorsqu’on rapporte la mine avec la conscience politique et le vote : la terre de charbon, par les emplois qu’elle offre, conduit de facto les populations à voter à gauche. Or, cet environnement fait de grandes unités de production qui facilitaient la politisation syndicale, de l’habitat ouvrier collectif qui créait une sociabilité dense s’est effondré avec la mine.

Il suffit de traverser les anciennes cités minières de Carmaux pour mesurer cette rupture physiquement. Les corons, ces rangées de maisons identiques construites par la Compagnie des mines pour loger les familles d’ouvriers, sont aujourd’hui en partie abandonnés, dégradés, vidés de leur fonction sociale originelle. Ce bâti raconte quelque chose d’essentiel : ces maisons n’étaient pas seulement des logements, elles étaient des espaces de vie collective, où l’on se reconnaissait entre voisins, entre collègues, entre familles de mineurs. On partageait le même employeur, le même syndicat, le même café, en bref, la même vie et les mêmes intérêts. Cette promiscuité organisée produisait mécaniquement une conscience commune et un vote commun – une appartenance aux valeurs politiques de la mine, issues en partie de Jaurès. Aujourd’hui, ces corons à l’entrée de la ville se vident. Le collectif s’est dissout à mesure que ces petites maisons tombaient en ruine ou étaient rénovées de sorte qu’on n’y reconnaisse plus l’empreinte minière.

La déstructuration est multiple. L’abandon du local syndical de la CGT sur la place Jean Jaurès en est, à plusieurs égards, le symbole : celui d’une érosion syndicale, de la disparition du travail et de l’atomisation du mode de vie. Le chômage n’a cessé d’augmenter, puisque seule la mine était capable d’employer autant de travailleurs. la ville est devenue post-industrielle, fantôme. Si sa disparition a d’abord touché les hommes, les femmes n’ont pas tardé à être impactées. « Mon mari restait à la maison. Au début, je croyais que je pouvais continuer à bosser au supermarché. Mais la ville s’est vidée et les postes ont été fermés », me livrait une habitante. À Carmaux, ce qui faisait vivre la mémoire de Jaurès, à savoir la mine, s’en est allé et a, semble-t-il, emporté avec elle nombre de ses legs.

La percée du Rassemblement national : une rupture électorale et populaire constatée

Historique. Voilà comment a été qualifiée par la presse locale l’arrivée du RN dans le nouveau conseil municipal en 2026. C’est dans ce contexte de fragilisation sociale que s’inscrit la progression du Rassemblement national (RN) à Carmaux, ce qui apparaît comme une évidente remise en cause des multiples héritages humanistes, socialistes, républicains de Jaurès. Aux élections législatives de juillet 2024, le candidat RN Julien Bacou arrivait déjà en tête au premier tour avec 41,94% des suffrages à Carmaux (1827 voix), devant la candidate du Nouveau Front populaire (NFP) Karen Erodi (32,62%). Au second tour, le candidat RN obtient 51,07% des voix (2127 votes) contre 48,93% pour la candidate du NFP, qui ne perdait donc que de justesse dans ce qui a été, à l’échelle de la ville, une victoire du RN au sens strict. Il n’y a qu’à discuter avec les habitants pour mettre des mots et des visages sur cette progression du RN : « J’ai voté Bacou aux dernières législatives. Les histoires de mine et tout ça, c’est fini ; il y a d’autres problèmes à Carmaux. Je vous parle de la sécurité et du chômage, je peux vous dire que c’est pas Byzance ». Cet électeur du RN, rencontré aussi sur la place Jean Jaurès, n’avait aucun ancêtre mineur, mais avait toujours habité à Carmaux. Âgé d’une cinquantaine d’années, il me confiait avoir toujours voté socialiste mais son vote pour le RN était protestataire. Enfant des terres jaurésiennes, il me disait ne plus obéir à « ces donneurs de leçon de gauche » qui « surfent sur cette histoire en méprisant le peuple et ses demandes ».

Cette progression du RN est spectaculaire si elle est replacée dans le temps long. Elle est réelle et matérialisée par le contenu même de ces discours. À l’élection municipale de 2020, il obtenait déjà plus de 20% des voix. Aux législatives de 2024, il frôlait les 42%, soit une progression de plus de 20 points en cinq ans. À l’élection municipale de 2026, la liste RN menée par Gweenael Andrieu (24 ans, novice en politique) obtient 27,32% au premier tour, se plaçant en deuxième position. La gauche l’emporte finalement au second tour, avec François Bouyssié (PS, à la tête d’une liste d’union de la gauche) qui obtient 43,51% des suffrages, mais la menace a été réelle et le score RN est historiquement élevé. Notons également qu’il est difficile de calquer une analyse du vote à l’élection municipale avec le vote au niveau national. Un électeur issu des HLM de Carmaux me confiait avoir voté pour le candidat PS à la mairie en 2026 parce qu’il « envisage une réduction des loyers » ou qu’il « était très avenant, charmant et compréhensif lorsqu’il est venu faire son porte-à-porte ». Néanmoins, son vote ira, sans aucun doute, « pour le RN en 2027 parce que [il en a] marre de ces politicards qui écoutent pas les Français ». Vote protestataire, donc.

Comprendre et interpréter la mise à distance du socialisme culturel jaurésien : entre déclassement, peur et abandon de la gauche

Il est absolument nécessaire de comprendre ce glissement vers le RN d’une ville qui, historiquement, était profondément socialiste. Plusieurs cadres analytiques permettent de l’éclairer sans le réduire à une simple trahison. D’abord, le déclassement objectif et les peurs qu’il engendre sont des clés de compréhension. Avec un taux de chômage dépassant 13% selon l’Insee, des commerces fermés en centre-ville, Carmaux présente exactement le profil des territoires analysés par Christophe Guilluy dans La France périphérique11Christophe Guilluy, La France périphérique, Paris, Flammarion, 2014. : des villes moyennes désindustrialisées, ni assez pauvres pour bénéficier des politiques de la ville, ni assez dynamiques pour attirer les investissements. En clair, une ville laissée pour compte de la mondialisation. On note un sentiment de déclassement relatif et la peur de tomber encore plus bas qui alimente le vote protestataire RN. Pascal Perrineau, dans Cette France de gauche qui vote FN12Pascal Perrineau, Cette France de gauche qui vote FN, Paris, Seuil, 2017., a précisément documenté ce mécanisme : ces électeurs ont le sentiment de ne rien renier de leurs convictions profondes, puisque c’est la gauche, disent-ils, qui aurait abandonné le peuple. À Carmaux, cette peur prend des formes concrètes, notamment dans les discours pour la création d’une police municipale par le candidat RN.

La deuxième piste d’explication est celle de l’abandon ressenti venant de la gauche. Ce sentiment n’est pas irrationnel : il repose sur une expérience concrète, présente dans les paroles des Carmausins. Autrefois, les ouvriers étaient respectés et faisaient peur ; aujourd’hui, on les prend en pitié. La gauche socialiste, longtemps hégémonique à Carmaux, s’est progressivement muée en parti de cadres et de professions intellectuelles, une recomposition sociologique de l’électorat socialiste depuis les années 1980. À Carmaux, cet abandon a une date symbolique : 2020. La mairie est perdue par le PS pour la première fois depuis la fin du XIXe siècle. Non pas au profit du RN, mais d’un candidat sans étiquette. On peut y voir ici le signe que l’électorat populaire local avait cessé de se reconnaître dans le parti de Jaurès, avant d’afficher un plus net soutien au RN quelques années plus tard.

Enfin, il y a une certaine rupture générationnelle dans la transmission mémorielle. Les électeurs du RN sont souvent des électeurs de milieu populaire résidant dans des territoires périphériques, pour ne pas dire ruraux, et dans d’anciens bassins industriels touchés par la crise et la désaffiliation sociale13Pascal Perrineau, « Cette France de gauche qui vote Front national », Sciences Po, 15 juin 2017.. Les nouvelles générations carmausines n’ont pas vécu la mine. On peut repenser au témoignage du cinquantenaire qui disait « finies » les histoires de mine. Jaurès est moins une figure tutélaire, vivante et paternelle qu’une simple statue. Une jeune carmausine de 18 ans, électrice RN, allait même jusqu’à dire : « Jaurès ? Je sais même pas qui c’est. Il y a d’autres problèmes en France, surtout avec l’immigration, pour s’occuper du passé ». Témoin d’un gouffre mémoriel, le RN a su donner un récit identitaire nouveau, mettant en avant les « abandonnés ». Ce récit, par sa forme, se rapproche étrangement de celui que Jaurès observait à l’égard des mineurs de 1892 : volonté de faire porter une voix oubliée et méprisée. Reste que le fond et le message sont aux antipodes de sa pensée sociale, humaniste et républicaine.

La mémoire jaurésienne dans les urnes et ses limites : une réactualisation politique de cet héritage territorial ?

Une « mémoire des urnes » : un effet historique limité mais explicatif

Les comportements politiques ont longtemps été étudiés par la sociologie ou la science politique pour tenter d’expliquer, en priorité, les facteurs du vote. À Carmaux, au-delà de l’aspect social et des caractéristiques socio-économiques, il semble que le vote décline plus particulièrement d’un effet historique : ce territoire a su garder une mémoire électorale malgré le renouvellement générationnel. François Goguel14François Goguel, Géographie des élections françaises sous la Troisième et la Quatrième République, Armand Colin, 1951. s’attache non pas à l’étude des sols, mais au passé territorial. Sa théorie entre en écho avec Carmaux, le vote étant, à son sens, moins le produit d’un choix individuel rationnel que le fruit d’une mémoire des lieux, d’un tempérament politique qui caractérise un territoire donné. Il insiste aussi sur la présence d’une culture politique, applicable à Carmaux et à sa forme de « patriotisme jaurésien » qui rattache ses habitants à une culture partisane donnée, grâce notamment à des institutions de transmission (école, nom de la place, café, sport). En lisant Michel Bussi dans Éléments de géographie électorale15Michel Bussi, Éléments de géographie électorale, Rouen, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2012., on comprend que ce phénomène se rattache à la « mémoire des urnes ». Cet effet a longtemps amorti les évolutions nationales. Pendant des décennies après la fermeture des mines, le vote à gauche s’est maintenu par inertie culturelle, par filiation à une culture et à un passé. À Carmaux, le bastion socialiste a résisté un certain temps à la désindustrialisation des années 1990.

Mais la mémoire des urnes a ses limites temporelles. Cela s’observe avec la fracture générationnelle et la disparition accélérée d’acteurs actifs de cette mémoire, notamment les anciens mineurs. Faute de réseaux militants, de sociabilité ouvrière, de récit actualisé, le territoire devient progressivement disponible et enclin à de nouvelles affiliations. C’est précisément ce moment de bascule et de glissement que vit Carmaux depuis quelques années. Si l’héritage socialiste et jaurésien ne disparaît pas d’un trait, sa subsistance est confrontée à des limites conjoncturelles importantes, à commencer par la percée du RN dans les territoires ruraux post-industriels. Le lien avec le passage de la mairie de Liévin, ancien territoire minier du Pas-de-Calais, du PS au RN en 2026 semble une évidence pour montrer la fragilité de cette mémoire électorale. Reste qu’à Liévin, Jaurès n’y a pas débuté sa carrière politique…

Des résurgences ponctuelles et affirmées : Carmaux comme exception territoriale dans le Tarn

« Carmaux, c’est l’exception. Expliquée certainement par l’activation encore présente de la mémoire de Jaurès et d’un passé encore récent des mines », m’expliquait un membre du PS lors d’un passage au Conseil départemental du Tarn à Albi. À Carmaux, les gens rencontrés affichent une certaine fierté à être l’un des derniers fiefs à ne pas avoir basculé dans le camp du RN. « On résiste à notre manière, dans les urnes, pour montrer qu’à Carmaux, on ne laissera jamais l’extrême droite gouverner sur les terres de nos ancêtres », pouvait-on entendre de la part d’un descendant de mineur. Ces exemples montrent bien l’exception territoriale qui est celle de Carmaux. Elle a été renforcée par la reconquête de la mairie en 2026 par le candidat PS qui s’est imposé face au maire sortant et face au candidat du RN. Permise notamment par une union de la gauche moins derrière le « Parti socialiste » que derrière le parti de Jaurès et de la gauche traditionnelle, cette victoire intervient dans un contexte pourtant peu favorable à ce parti dans les villes similaires du Tarn. Pour François Bouyssié, maire élu, « Carmaux reste une terre de gauche, sociale et ouvrière » : le vocabulaire de Jean Jaurès refait surface. La fierté carmausine se lit également dans les travaux de Patrick Trouche : il y a là une ville fière d’avoir fait la gauche, une ville aussi qui porte ce fardeau et qui s’érige en véritable étendard des valeurs sociales.

Cependant, cette allégeance au PS est loin d’être immuable, y compris dans l’histoire contemporaine de l’ancienne cité minière. Le 23 avril 2014, François Hollande se rend à Carmaux pour lancer les commémorations du centenaire de la mort de Jaurès (et, en parallèle, celles du début de la Grande Guerre). La symbolique du lieu revêt d’un aspect multiforme : c’est à Carmaux que Jaurès a débuté sa carrière, ici encore que des décennies après François Hollande choisissait de conclure sa campagne. Carmaux arbore l’image d’un site de légitimation, une sorte de baptême républicain et socialiste, un rempart face au véhémences citoyennes. Un lieu de ressource et de confiance… Le discours que François Hollande prononce en avril 2014 est un document politique éminemment intéressant, autant dans ses mots que dans sa réception. Il le commence avec une rhétorique purement jaurésienne (justice, engagement, travail) avant de glisser vers ce qui constitue le vrai objet de la venue présidentielle : défendre le pacte de responsabilité, cette mesure d’allégement des charges patronales qui constituait le socle de sa politique économique d’alors. François Hollande en vient à justifier sa politique à Carmaux, « une terre de labeur ouvrier16François Hollande, Discours prononcé à Carmaux, Fondation Jean-Jaurès, 23 avril 2014. », en mobilisant une citation de Jaurès : « L’esprit de progrès social s’éteint chez les peuples dont la force de production languit ». Il cite Jaurès, se place sous de traditionnels auspices, assumant pleinement le poids de cette responsabilité historique. Quelques semaines plus tard, Manuel Valls pousse la référence encore plus loin : le Premier ministre affirme que Jaurès « aurait voté le pacte de responsabilité17Guillaume Guguen, « Ces politiques qui ne jurent plus que par Jean Jaurès… », France 24, 30 juillet 2014. ». Sur les bancs de la gauche, on est furieux, Jean-Luc Mélenchon dénonce immédiatement dans Le Journal du dimanche : « Faire parler les morts pour endormir les vivants. L’arnaque !18« Mélenchon : « Jaurès, reviens ! Ils ont changé de camp ! » », Le Journal du dimanche, 27 juillet 2014. ». L’héritage jaurésien s’en trouve alors tiraillé, pris en étau entre le pourvoyeur de cette loi et ses pourfendeurs. Il aura fallu la réponse des Carmausins pour trancher, à croire que la mémoire jaurésienne transgresse les années au travers de la mémoire collective. L’accueil à Carmaux est plus que glacial. François Hollande est hué dès sa descente de voiture, contraint de traverser des rangées de protestataires. Une habitante l’interpelle directement : « Monsieur le président, vous ne tenez pas vos promesses. Jaurès ne parlait pas comme vous !19Guillaume Guguen, article cité. ». La vindicte populaire a parlé, Jaurès est toujours là. Et quoi qu’on en fasse, il ne suffira pas de l’invoquer pour pervertir ses propos. Il faudra le convoquer ici-même, tel un étalon : cet après-midi de 2014 à Carmaux, on siffle moins un président et sa réforme que l’instrumentalisation et la récupération fallacieuse de Jaurès. Ses héritiers s’en réclament ici même, offrande en ce jour d’anniversaire national : Carmaux résiste, s’insurge et s’érige en étendard d’une mémoire jaurésienne affirmée.

La meilleure preuve que cet héritage jaurésien subsiste se lit par comparaison avec le reste du département. En mars 2026, alors que Carmaux réélit un maire socialiste, François Bouyssié, le Tarn bascule et voit une percée historique du RN dans des villes ouvrières pourtant enclines à la gauche20Laura Vaillant, « Tarn. Municipales 2026 : dans les anciennes villes ouvrières du Tarn, la montée du Rassemblement national s’impose comme un phénomène social », Le Tarn libre, 20 décembre 2025.. Castres élit un maire RN. Gaillac confirme son ancrage à droite. Albi, préfecture du département, reste à droite. Graulhet voit le RN arriver en tête au premier tour avant d’être battu de justesse au second. Dans ce paysage départemental, Carmaux fait figure d’exception, d’autant plus que le profil socio-économique des habitants devrait, selon toutes les grilles d’analyse du vote RN (développées notamment par Pascal Perrineau21Pascal Perrineau, op. cit.) la placer dans le camp des villes acquises à l’extrême droite : une ville paupérisée, vieillissante, frappée par le chômage, désindustrialisée depuis trente ans. Vieux vestige peut-être. Ce qui est sûr, c’est que la seule variable qui distingue Carmaux de Castres, de Gaillac ou de Graulhet, c’est Jaurès et le passé minier (l’un allant avec l’autre). C’est la mémoire des lieux et des hommes qui s’exprime, une mémoire revendiquée et vivante.

Conclusion

« Chers amis, vous m’avez invité ici à Carmaux, c’est un grand honneur. Je suis ici autour de la grande figure de Jean Jaurès et de vous, dans la mission qui est la mienne de faire une nouvelle fois que la gauche rencontre la France. C’est une tâche immense que vous m’avez confiée. C’est un devoir impérieux, sous la haute figure de Jaurès, que vous me fixez ». François Hollande concluait ainsi son discours de 2012 sur la place Jean Jaurès à Carmaux. Il montre de facto que la mémoire de Jaurès est encore vivante. Loin d’être une relique, il s’agit d’un repère, d’une boussole et d’une ressource politique invoqués par les acteurs de ce territoire.

Néanmoins, cet héritage est aujourd’hui soumis à la transformation profonde des comportements électoraux. Cette dissociation entre mémoire affichée et comportement électoral traduit d’une rupture sociale et morale dans les mécanismes de transmission mémorielle. Peut-être est-ce la raison pour laquelle le musée de la mine a été ouvert dès 1990 et qu’il est, à ce jour, au cœur des politiques culturelles d’un département historiquement socialiste.

Bibliographie

Ouvrages et chapitres d’ouvrages

Bussi, Michel, Éléments de géographie électorale, Rouen, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2012.
Candar, Gilles et Duclert, Vincent, Jean Jaurès, 2014, Fayard.
Goguel, François, Géographie des élections françaises sous la Troisième et la Quatrième République, Paris, Armand Colin, 1951.
Nora, Pierre (dir.), Les Lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1997.
Perrineau, Pascal, Cette France de gauche qui vote FN, Paris, Seuil, 2017.
Rioux, Jean-Pierre, Jean Jaurès, Paris, Perrin, 2014, chap. 4 : « L’élu de Carmaux ».
Trouche, Patrick, Jean Jaurès, député de Carmaux et de la IIe circonscription, 2025.

Articles de presse et ressources en lignes

France 3 Occitanie, « Résultats – Municipales 2026 à Carmaux : le candidat PS crée la surprise talonné par le Rassemblement national », 15 mars 2026.
France 24, « Ces politiques qui ne jurent plus que par Jean Jaurès… », 30 juillet 2014.
Insee, « Dossier complet – Commune de Carmaux (81060) », chiffres de 2022.
« Mélenchon : « Jaurès, reviens ! Ils ont changé de camp ! » », Le Journal du dimanche, 27 juillet 2014.
Perrineau, Pascal, « Cette France de gauche qui vote Front national », entretien pour Sciences Po Actualités, 2017.
« Tarn. Municipales 2026 : dans les anciennes villes ouvrières du Tarn, la montée du Rassemblement national s’impose comme un phénomène social », Tarn libre, 20 décembre 2025.

Discours

Hollande, François, Discours prononcé à Carmaux, 16 avril 2012.
Hollande, François, Discours prononcé à Carmaux, 23 avril 2014.

Sources de terrain

Entretiens non directifs réalisés avec des habitants de Carmaux, mars 2026.
Discussions informelles avec des habitants de Carmaux dans le cadre d’une enquête de terrain, mars 2026.

Crédit photo : Alain Meier / Wikimedia.

  • 1
    François Hollande, Discours à Carmaux, 16 avril 2012.
  • 2
    Jean-Pierre Rioux, Jean Jaurès, Paris, Perrin, 2014, chap. 4 : « L’élu de Carmaux ».
  • 3
    Gilles Candar et Vincent Duclert, Jean Jaurès, Paris, Fayard, 2014.
  • 4
    Ibid.
  • 5
  • 6
  • 7
    Pierre Nora, Les lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1997.
  • 8
    François Hollande, Discours prononcé à Carmaux, 16 avril 2012.
  • 9
    Gérard Noiriel, Les ouvriers dans la société française, XIX-XXe siècle, Paris, Seuil, 1986.
  • 10
    Patrick Trouche, Jean Jaurès, député de Carmaux et de la IIe circonscription, Cercle Jean Jaurès, 2024.
  • 11
    Christophe Guilluy, La France périphérique, Paris, Flammarion, 2014.
  • 12
    Pascal Perrineau, Cette France de gauche qui vote FN, Paris, Seuil, 2017.
  • 13
    Pascal Perrineau, « Cette France de gauche qui vote Front national », Sciences Po, 15 juin 2017.
  • 14
    François Goguel, Géographie des élections françaises sous la Troisième et la Quatrième République, Armand Colin, 1951.
  • 15
    Michel Bussi, Éléments de géographie électorale, Rouen, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2012.
  • 16
    François Hollande, Discours prononcé à Carmaux, Fondation Jean-Jaurès, 23 avril 2014.
  • 17
    Guillaume Guguen, « Ces politiques qui ne jurent plus que par Jean Jaurès… », France 24, 30 juillet 2014.
  • 18
  • 19
    Guillaume Guguen, article cité.
  • 20
    Laura Vaillant, « Tarn. Municipales 2026 : dans les anciennes villes ouvrières du Tarn, la montée du Rassemblement national s’impose comme un phénomène social », Le Tarn libre, 20 décembre 2025.
  • 21
    Pascal Perrineau, op. cit.

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