Comment comprendre le mythe de « l’homme ordinaire », au cœur de l’identité du Parti démocrate américain ? Miguel Xavier, coordinateur du projet « Justo Meio » à la Fundação Mário Soares e Maria Barroso et militant du Parti socialiste portugais (PS), propose son analyse dans le cadre des travaux de l’Observatoire des doctrines de la Fondation. Il explore l’évolution historique, les usages politiques et les implications contemporaines de cette notion, tout en interrogeant sa possible mobilisation par les socialistes européens.
Introduction
Le Parti démocrate des États-Unis est, à ce jour, la plus ancienne organisation politique encore active. De ses débuts avec Andrew Jackson et Martin Van Buren jusqu’à aujourd’hui avec Joe Biden et Kamala Harris, ses principes directeurs ont varié et se sont parfois contredits. Néanmoins, malgré la diversité des idéologies qui le traversent et des secteurs sociaux qui le composent, une image et un objectif sont toujours restés au cœur de son identité : celle de « l’homme ordinaire » et la défense de ses intérêts.
Au moment où cette note est écrite, les démocrates américains se trouvent dans une période particulièrement difficile de leur histoire, à l’instar des socialistes européens. Cela ne signifie pas pour autant qu’il ne faille pas chercher chez eux des sources d’inspiration. De la même manière que le regard porté sur notre propre passé, en tant que socialistes, peut se révéler fécond, celui que l’on porte de l’autre côté de l’Atlantique l’est tout autant. En outre, malgré les difficultés qu’ils traversent, les démocrates demeurent une force politique majeure, et leur histoire recèle plusieurs enseignements qu’il vaut la peine de garder en mémoire.
Dans cette perspective, cette note vise à explorer l’idée de « l’homme ordinaire » et son influence sur le Parti démocrate, aussi bien dans sa pratique politique que dans son image et son idéologie. Il s’agira également de réfléchir à la manière dont cette idée peut inspirer les socialistes européens dans la construction d’un message plus efficace.
Origines historiques
L’idée et l’image de « l’homme ordinaire » sont aussi anciennes que le Parti démocrate lui-même. Depuis sa fondation en 1832, toutefois, cette image et l’idée qu’elle véhicule n’ont pas toujours revêtu le même sens. La figure de « l’homme ordinaire » a évolué au fil de l’histoire, aussi bien quant aux personnes qu’elle englobe que quant aux politiques associées à sa défense.
À l’origine, cette idée remonte à la figure du yeoman farmer, mise en avant par Thomas Jefferson. Pour l’auteur de la Déclaration d’indépendance, il s’agissait du petit ou moyen propriétaire agricole, cultivant sa propre terre et menant une vie simple, à l’abri des vices de la grande ville. Aux yeux de Jefferson, il incarnait l’archétype de l’homme civiquement vertueux, et son image était intimement liée à sa conception de la démocratie.
L’idée de « l’homme ordinaire » et l’image qui l’accompagne trouvent cependant leur véritable origine dans la figure d’Andrew Jackson. Pour Jackson, qui fonda le Parti démocrate aux côtés de Martin Van Buren, « l’homme ordinaire » ne se limitait pas au petit ou moyen agriculteur : il incluait également le travailleur urbain, ouvrier ou employé de bureau, ainsi que le petit producteur. De manière générale, cette figure renvoyait à l’homme blanc moyen, dont la survie dépendait de son travail, qu’il soit indépendant ou salarié, et qui, selon Jackson, subissait la tyrannie des élites.
Cette conception s’accompagnait d’une rhétorique populiste et anti-élitiste, dans laquelle « l’homme ordinaire » était perçu comme pur et vertueux, par opposition aux « élites », tenues pour la source de tous les vices. Elle était également liée à des politiques visant, d’une part, à élargir la participation du public à la vie politique et, d’autre part, à promouvoir des mesures que Jackson estimait favorables à « l’homme ordinaire » et à ses intérêts. Ainsi, cette idée était associée à l’extension du suffrage à tous les hommes blancs en âge de voter, à un système économique de laissez-faire, à une intervention minimale du gouvernement fédéral, notamment dans la souveraineté des États fédérés, à l’expansion territoriale et à la défense de l’esclavage. Selon Jackson, ces politiques bénéficiaient à ceux qu’il considérait comme « l’homme ordinaire », car elles accroissaient leur poids politique au détriment des élites et empêchaient les institutions fédérales, perçues comme leurs instruments, d’interférer dans la vie des citoyens.
L’idée de « l’homme ordinaire »
Avec le temps, nombre des idées de Jackson furent, heureusement, abandonnées par les démocrates. L’idéologie et les principes suivis par le parti depuis les années 1930 jusqu’à aujourd’hui n’ont que peu de points communs avec le populisme jacksonien. Pourtant, malgré l’abandon de la démocratie jacksonienne, le Parti n’a jamais renoncé à l’image, à l’idée ni au mythe de « l’homme ordinaire ». En réalité, quelles que soient les idéologies défendues au sein du Parti démocrate, souvent contradictoires entre elles, toutes ont trouvé dans ce mythe une identité unificatrice. Qu’il s’agisse des défenseurs des droits des États du Sud, des partisans du New Deal de Roosevelt ou des New Democrats de Clinton, tous se rassemblent autour de cette figure. Cela n’efface pas pour autant l’image plus récente, et très débattue, des démocrates comme parti des élites et d’Hollywood.
Malgré cette perception, je soutiens que cette idée joue un double rôle essentiel au sein du Parti démocrate : elle se manifeste à la fois dans l’action du parti et dans sa pensée.
Le premier rôle de ce mythe, du point de vue de l’action politique, est de fournir aux démocrates une image de marque. En mobilisant l’image de « l’homme ordinaire », les démocrates ne se contentent pas de présenter un programme ou un projet pour le pays : ils présentent leur parti comme un foyer politique pour un certain type de personnes, en réalité très large. Plus qu’un parti soutenant un projet politique précis, les démocrates deviennent, grâce à cette figure, le « parti de l’homme ordinaire » : du travailleur, de l’agriculteur, du petit producteur, de l’endetté – en somme, de tous ceux qui ne sont pas nés dans le privilège.
Cela confère au Parti deux avantages majeurs.
D’une part, cette idée permet aux démocrates de construire des coalitions aux intérêts très larges. En effet, aussi différents que puissent être les secteurs sociaux concernés, le mythe fournit un élément unificateur qui conduit des groupes très divers à soutenir la même force politique, même lorsqu’ils défendent des visions structurellement différentes de la société. C’est ainsi que la coalition du New Deal a pu unir, autour d’un programme de forte intervention de l’État et d’investissement public, l’ouvrier urbain du Nord et le conservateur rural du Sud. Bien que leurs positions fussent diamétralement opposées sur de nombreux sujets, le fait qu’ils se percevaient tous deux comme « l’homme ordinaire » les a conduits à soutenir le même parti.
D’autre part, ce mythe permet aux électeurs de développer un fort sentiment de loyauté envers le parti. Quelles que soient les positions défendues par ses représentants, plus à gauche ou plus centristes, il offre une garantie émotionnelle que leurs intérêts seront toujours protégés. Ainsi, en dépit des divergences entre élus et factions démocrates, le Parti conserve un électorat fidèle, convaincu que ses intérêts y seront mieux défendus qu’ailleurs. Pour illustrer ce propos, la succession d’Al Smith par Franklin D. Roosevelt est particulièrement éclairante : Al Smith était un Bourbon Democrat, c’est-à-dire un défenseur du libéralisme économique, à l’opposé de Roosevelt sur le plan idéologique. Pourtant, le fait qu’ils appartiennent tous deux au Parti démocrate, et donc, aux yeux de leurs électeurs, à la défense de « l’homme ordinaire », a permis de préserver une base de confiance commune.
Le second rôle de cette idée, d’un point de vue plus idéologique, est de définir les coordonnées fondamentales de l’action politique démocrate.
Bien que le concept de « l’homme ordinaire » se soit élargi avec le temps, il a toujours désigné, dans son essence, des personnes non issues de privilèges hérités, dont la survie dépend de leur travail et dont la capacité à influencer de manière autonome les décisions publiques est traditionnellement limitée. Il en découle un ensemble de repères qui orientent et, dans une certaine mesure, normalisent l’action des membres du Parti : l’aversion pour les privilèges légaux ou hérités, l’extension des droits démocratiques et de la participation des classes non privilégiées à la vie publique, la méfiance envers les grandes institutions et un soutien accru aux groupes défavorisés. Ces repères demeurent toutefois très vagues et susceptibles d’interprétations multiples.
Aujourd’hui, cela se traduit notamment par la coexistence, au sein d’un même groupe parlementaire, de courants tels que les Blue Dog Democrats, partisans de solutions pragmatiques et de compromis bipartisans, et les Progressives, qui, malgré des visions très différentes, partagent ces mêmes frontières fondamentales.
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Abonnez-vous« L’homme ordinaire » et le socialisme démocratique
Compte tenu de la proximité idéologique et organisationnelle actuelle entre le Parti démocrate et le Parti des socialistes européens, une question s’impose : le mythe de « l’homme ordinaire » peut-il être utilisé par les socialistes ? La réponse, bien qu’elle puisse sembler évidente, est plus complexe qu’il n’y paraît.
Le projet du socialisme démocratique est né, comme tous les socialismes, en réponse aux problèmes issus de la Révolution industrielle, autrement dit à la « question sociale ». Mais contrairement aux thèses révolutionnaires apparues dans le camp socialiste, ce projet s’est distingué par une voie réformiste, fondée, d’une part, sur la défense des institutions démocratiques et de la participation en leur sein et, d’autre part, sur la conviction que, dans un cadre démocratique, il n’était pas nécessaire d’abolir les institutions existantes par la révolution. Il s’agissait au contraire de les réformer progressivement afin de les rendre plus justes, selon une logique gradualiste d’amélioration continue des conditions de vie.
Dans cette optique, en tant que projet enraciné dans la lutte pour la dignité des travailleurs de tous horizons, le mythe de « l’homme ordinaire » peut et doit être mobilisé par les socialistes – mais avec les distinctions nécessaires.
Contrairement aux démocrates, dont le principal facteur d’unité est précisément l’idée de « l’homme ordinaire » et sa défense, les socialistes sont unis non par une image commune, mais par un projet commun, fondé sur des principes et des piliers partagés. Malgré la saine pluralité d’opinions au sein de la famille socialiste, la défense de piliers tels que le rôle de l’État comme régulateur du marché ou l’existence d’un État providence public fait consensus. Le recours à l’idée de « l’homme ordinaire » doit donc toujours s’inscrire dans ce cadre de principes fondamentaux.
Cela étant dit, ce mythe peut s’avérer très utile pour l’image des socialistes, en particulier dans le contexte actuel, pour plusieurs raisons.
D’abord, il permet de définir une cible vers laquelle orienter le discours. Ces dernières années, sous l’effet de la technocratisation croissante et de la sectorisation de la vie publique, le discours politique s’est progressivement spécialisé, cherchant à proposer à chaque segment de la société un ensemble de mesures spécifiques. Combiné à l’attention portée aux enjeux dits post-matérialistes, ce mouvement a conduit une partie importante de la population à percevoir les socialistes et le centre gauche comme des forces préoccupées uniquement par des questions minoritaires, déconnectées des préoccupations quotidiennes de la majorité. Un discours centré sur la personne ordinaire et ses problèmes concrets, sans segmentation excessive, n’est certes pas une panacée, mais il permet aux socialistes de renouer avec les majorités, en favorisant l’identification au discours et, à terme, au projet politique.
De plus, en raison de son caractère englobant, cette image permet, à l’instar des démocrates, de toucher un plus grand nombre de groupes sociaux et de renforcer les coalitions entre eux. Elle est en effet capable de rassembler à la fois les classes populaires et les classes moyennes salariées, ainsi que les petits et moyens entrepreneurs. Elle rend ainsi possible une rhétorique de big tent socialement large, tout en conservant un lien idéologique fort avec les thèmes traditionnels du socialisme démocratique : l’État providence, la protection des travailleurs et une croissance économique socialement juste.
Enfin, au-delà de la rhétorique et de l’image, « l’homme ordinaire » comme cible de la politique de centre gauche sert également de boussole pour définir les priorités.
En raison de la plus grande cohésion idéologique et programmatique des socialistes, comparée à celle, beaucoup plus lâche, des démocrates, l’influence de cette image est certes moindre dans leur réflexion. Néanmoins, puisque la raison d’être du socialisme démocratique est la construction d’une société plus juste, plus égalitaire et plus libre, les besoins de « l’homme ordinaire » doivent toujours rester au premier plan. Lors de la définition des priorités, les préoccupations traditionnellement associées à cette figure, telles que la sécurité économique, sociale, professionnelle et physique, le bien-être social et l’espoir d’un avenir meilleur, notamment pour les enfants, doivent figurer en tête de liste.
Conclusion
En définitive, bien que les réalités du centre gauche de part et d’autre de l’Atlantique soient très différentes, tant par leurs origines que par leurs principes, leurs formes et leurs éléments constitutifs, la préoccupation commune pour ceux qui ne sont pas nés dans le privilège, pour les travailleurs manuels et intellectuels ainsi que pour les petits entrepreneurs, fait que le mythe de « l’homme ordinaire », essentiel au Parti démocrate, peut également être mobilisé par les socialistes. Cela pourrait constituer un moyen particulièrement efficace pour renouer avec les majorités, sans pour autant sacrifier les éléments essentiels de leur identité, comme cela a pu être le cas, en partie, par le passé. Il s’agirait, en somme, d’une forme de « modernisation » qui, cette fois-ci, n’impliquerait pas une perte de caractère.