L’effet pléiotropique : comment la jeunesse recompose le politique

Les jeunes déconcertent leurs aînés, tant ils semblent paradoxaux, voire incohérents, dans leurs prises de position. Mais si cette génération Z, loin d’être le symptôme d’une démocratie en crise, en était l’un des laboratoires les plus avancés ? Lennie Stern, experte associée à la Fondation et autrice de Teen Spirits1Lennie Stern, Teen Spirits. Dans la tête d’une jeunesse incomprise, La Tour d’Aigues, l’Aube, coll. « Émergences », 5 juin 2026., expose cette recomposition profonde des grammaires politiques et montre qu’il y aurait beaucoup à apprendre des plus jeunes.

La génération Z déconcerte parce qu’elle agrège parfois des convictions qui, hier, ne tenaient pas ensemble. Intensément préoccupée par le climat, elle peut voter pour des forces qui ne le sont pas. Attachée aux libertés individuelles, elle exige une modération stricte des contenus en ligne. Le capitalisme la révolte autant que la réussite entrepreneuriale la fascine. Ces combinaisons que l’on prend encore pour des incohérences n’en sont pas : elles sont l’effet pléiotropique d’une recomposition profonde des grammaires politiques. Et si la génération Z, loin d’être le symptôme d’une démocratie en crise, en était l’un des laboratoires les plus avancés ? Ce qui apparaît au politique comme un désordre est en réalité une compétence : agréger à la carte, synchroniser plutôt que mobiliser, juger une parole publique à ses effets dans la semaine vécue. Le politique a beaucoup à apprendre des plus jeunes, à condition d’accepter de désapprendre les blocs.

Introduction

Dans Cabane2Abel Quentin, Cabane, Paris, L’Observatoire, 2024., le roman d’Abel Quentin, une biologiste tente d’expliquer ce qui a changé dans la manière dont son entourage fait de la politique. « Quand j’étais jeune », dit-elle en substance, « les opinions n’étaient pas dissociables les unes des autres : elles formaient des blocs. Militer contre la guerre du Vietnam supposait qu’on soit pour l’avortement et pour les droits des homosexuels. Les trois sujets n’avaient aucun rapport logique, et pourtant, ils allaient de pair. En génétique, on appelle ça l’effet pléiotropique ». Puis elle évoque son propre fils : « Il vote Donald Trump, il pense que Joe Biden est pédophile. Et pourtant, il est très engagé pour une agriculture sociale et solidaire ».

Ce « et pourtant » est le point de départ de cette note. Il nomme, par l’image empruntée à la génétique, où un même gène influe sur plusieurs traits sans rapport apparent, un phénomène que les chiffres électoraux donnent à voir avec une netteté croissante. Lors des élections européennes de juin 2024, 26% des électeurs de moins de 25 ans ont voté pour le Rassemblement national (RN), près du double de son score de 2019 (15%)3« Sociologie des électorats », enquête Ipsos/Sopra Steria post-électorale réalisée pour France Télévisions, Radio France et Public Sénat, élections européennes du 9 juin 2024. Voir aussi Anne Muxel et Justin Soubanere, « Les jeunes générations face à une séquence électorale inédite. Note 1 – Les jeunes et les élections européennes du 9 juin 2024 », Note de recherche Cevipof, n°21, Sciences Po, octobre 2024., alors même que ces mêmes jeunes affichent un niveau de préoccupation climatique supérieur à toutes les autres classes d’âge et que la liste écologiste, qui rassemblait 25% des 18-24 ans cinq ans plus tôt, ne recueillait plus que 5,5% des voix au niveau national. 

Aux élections législatives anticipées qui ont suivi, la participation des électeurs de moins de 25 ans bondissait de 31% à 57%4« Une participation exceptionnelle, dans tous les électorats », enquête Ipsos/Talan réalisée pour France Télévisions, Radio France et Public Sénat à l’occasion du premier tour des élections législatives anticipées du 30 juin 2024. au premier tour, ces électeurs distribuant leurs voix entre des forces – Nouveau Front populaire, Rassemblement national, candidats locaux – que l’ancien monde présentait comme incompatibles. Quelques mois plus tard, à New York, Zohran Mamdani emportait la mairie de New York en fédérant une coalition que personne n’avait anticipée : socialistes démocrates, musulmans pratiquants, communautés queer, locataires précaires, petits entrepreneurs, sans qu’aucun n’achète la totalité de son programme5Sur la campagne et l’élection de Zohran Mamdani (4 novembre 2025, 50,78% des voix face à Andrew Cuomo et Curtis Sliwa), voir notamment Lennie Stern, « Hors-fréquence — Discord, One Piece, Mamdani : les vrais laboratoires politiques », oblique.kessel.media, 7 novembre 2025..

On a lu ces séquences comme des signes de confusion, de versatilité, de protestation : autant de manières de dire que les jeunes ne savent plus très bien ce qu’ils veulent. Ce diagnostic n’est pas faux, mais il rate l’essentiel. Une jeunesse préoccupée par le climat et prête à voter pour des forces qui ne le sont pas, attachée aux libertés individuelles et favorable à une modération stricte des contenus en ligne, hostile au capitalisme et fascinée par la réussite entrepreneuriale : ces combinaisons que nous prenons encore pour des contradictions ne sont plus vécues comme telles par celles et ceux qui les portent.

C’est l’hypothèse que cette note voudrait défendre, en s’appuyant sur l’enquête de terrain menée dans Teen Spirits6Lennie Stern, Teen Spirits. Dans la tête d’une jeunesse incomprise, La Tour d’Aigues, l’Aube, coll. « Émergences », 5 juin 2026. auprès d’une trentaine d’adolescents et de jeunes adultes : ce que nous prenons pour un désordre est une autre manière, cohérente, de faire de la politique. L’effet pléiotropique n’est ni un caprice de jeunesse ni un simple effet des algorithmes. Il adresse une transformation plus profonde, à savoir celle de la grammaire même par laquelle se forment les convictions. Pour la comprendre, il faut procéder par étapes : voir d’abord ce que les anciens blocs faisaient tenir ensemble, comprendre pourquoi ils ne tiennent plus, reconnaître les compétences politiques que la jeunesse a forgées en réponse, et mesurer enfin ce que tout cela engage pour la démocratie.

La fin des blocs

Commençons par le commencement : qu’est-ce qu’un bloc, et pourquoi tenait-il ?

Pendant la majeure partie du XXᵉ siècle, l’expérience politique reposait sur des ensembles cohérents de positions. Être de gauche dans les années 1960 supposait un faisceau d’opinions relativement stable sur la culture, la famille, le travail, la justice ; être conservateur en supposait un autre, tout aussi structuré. Ces positions n’étaient pourtant liées par aucune nécessité logique : rien, dans l’opposition à la guerre d’Algérie, n’impliquait rationnellement une position sur l’avortement. Si elles allaient ensemble, c’est parce qu’un milieu social, une culture commune, des sociabilités partagées les rendaient naturellement compatibles. Pierre Bourdieu, dans La distinction7Pierre Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979., a donné son nom à ce mécanisme : l’homologie. Les opinions s’agrégeaient par grappes parce que les vies sociales s’agrégeaient par grappes. Voter à gauche, lire tel journal, écouter telle musique, fréquenter tels lieux : tout cela était cohérent par appartenance et non par déduction.

Cette architecture s’est fragilisée. L’éclatement des milieux ouvriers documenté par Stéphane Beaud et Michel Pialoux8Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Paris, Fayard, 1999., l’individualisation des trajectoires analysée par Sandra Hoibian9Sandra Hoibian, La cohésion sociale à l’épreuve de l’individualisation en France au cours des quarante dernières années, thèse de sociologie, EHESS, 2020, et La Mosaïque française. Comment (re)faire société aujourd’hui, Paris, Flammarion, 2024., et surtout la multiplication des espaces de socialisation ouverts par les plateformes numériques ont produit des individus qui n’appartiennent plus à un bloc unique. Un adolescent d’aujourd’hui peut évoluer simultanément dans un fandom (communauté de fans) de K-pop, un serveur Discord écologiste, une communauté de jeu vidéo plutôt masculine et conservatrice, et une classe aux sociabilités mixtes. Chacun de ces mondes a ses codes, ses références, ses opinions dominantes et aucun ne le tient tout entier. L’individu contemporain ne compose plus dans un bloc : il compose entre plusieurs.

Voilà ce que nomme l’effet pléiotropique : la rupture du lien d’implication automatique entre des positions qui, hier, allaient de soi ensemble. Désormais, l’écologie peut être défendue sans véganisme, et le véganisme adopté sans souci écologique, pour des raisons de santé ou d’esthétique. Le féminisme peut s’accompagner d’un attachement à des modèles familiaux traditionnels, vécus comme un choix individuel légitime. La défense des libertés numériques peut s’accompagner d’une demande de censure stricte des contenus haineux, tandis que la défiance envers les institutions se conjugue à une demande accrue de protection publique. Ces configurations ne sont pas, en elles-mêmes, surprenantes ; ce qui l’est, c’est leur fréquence et leur stabilité. Et elles ne paraissent contradictoires qu’aux observateurs restés fidèles à la logique des blocs.

Reste une question : pourquoi maintenant ? Pourquoi cette génération-ci, et pas les précédentes ? La réponse, Teen Spirits la cherche moins dans les opinions des jeunes que dans leur manière de percevoir le monde.

Pourquoi maintenant ? L’illisibilité partagée

Dans la série Adolescence (Netflix, 2025)10Adolescence, série télévisée britannique créée par Jack Thorne et Stephen Graham, réalisée par Philip Barantini, Netflix, 2025., un père consulte le téléphone de son fils, accusé d’un meurtre, et n’y trouve que des messages anodins : quelques emojis, des photos sans intérêt, des commentaires sous des publications. Rien qui alarme. Néanmoins, sous ces signaux qu’il ne sait pas lire, se cache tout un univers constitué de codes masculinistes, d’allusions sexuelles, de hiérarchies de statut et de silences très calculés. Le père ne manque pas d’attention, ce n’est pas le sujet. Il lui manque la grammaire qui permettrait de décoder ce qu’il a sous les yeux. Dix ans plus tôt, la série norvégienne Skam11Skam, série télévisée norvégienne créée par Julie Andem, diffusée sur NRK de 2015 à 2017. avait mis cette fracture en scène autrement, en diffusant en temps réel, sur de vrais comptes Instagram, les stories et messages de ses personnages : pour suivre l’intrigue, le spectateur devait habiter les réseaux sociaux, pas seulement les regarder.

Ce que ces fictions donnent à voir, Teen Spirits le documente sur le terrain et lui donne un nom : l’illisibilité partagée. Adultes et adolescents traversent les mêmes espaces, voient les mêmes interfaces mais décryptent ce qui s’y passe selon des principes différents. Deux régimes de perception coexistent. L’un, hérité, organise l’attention autour de récits stables, de positions explicites ainsi que de cadres durables. L’autre, dans lequel les jeunes générations ont grandi, organise l’attention autour de flux continus, de fragments, de signaux brefs dont le sens dépend entièrement du contexte. Un même message ne veut pas dire la même chose selon le canal qui le porte, Snapchat, WhatsApp, story « close friends », selon la vitesse de la réponse, selon le silence qui l’entoure. Le sens ne se livre jamais isolément : il se construit collectivement, dans la situation.

On comprend alors le malentendu. Quand un adulte regarde un compte TikTok, il y voit du divertissement et un peu de bruit. Quand un adolescent le regarde, il y lit également une micro-tendance, une posture codée ou encore une référence à une polémique en cours. Une signature affective en quelque sorte. Aucun des deux ne ment. Ils ne voient simplement pas la même chose. Ce qui passe pour de la dispersion est, pour qui le pratique, une manière d’être attentif.

C’est cette manière de lire le monde qui produit l’effet pléiotropique. Quand le sens se construit par ajustement permanent au contexte plutôt que par adossement à un grand récit, on cesse d’organiser ses convictions en système. Faute de récits d’ensemble qui tiennent, on s’attache aux fragments dont on peut éprouver la justesse dans son expérience directe.

Aussi, la position sur le climat n’a plus besoin d’être compatible avec celle sur la laïcité, puisque aucune n’est arrimée à un récit qui les ferait dépendre l’une de l’autre. Chaque conviction vaut pour elle-même. Ce que cette génération donne à voir n’est donc pas une dépolitisation, mais une autre politisation, accordée à sa manière de percevoir le monde, et c’est là que le politique a quelque chose à apprendre.

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Ce que la jeunesse a inventé

Car cette autre politisation n’est pas qu’une affaire de perception : elle a produit des savoir-faire. Teen Spirits en distingue trois, qui composent ensemble ce qui se nomme un régime relationnel, c’est-à-dire une manière d’évaluer le politique non à ses promesses, mais à ce qu’il produit dans la vie réelle.

Synchroniser plutôt que mobiliser

La politique du XXᵉ siècle reposait sur la mobilisation : faire nombre, durer, construire une organisation, produire un récit commun stable. Syndicats, partis, cortèges, cartes d’adhérent en étaient l’infrastructure. Les pratiques contemporaines obéissent à une autre logique, que l’on peut appeler synchronisation : aligner des perceptions et des engagements dans un moment circonscrit, sans organisation formelle. Pas de comité central, pas de figure unique mais plutôt des nœuds reliés par des plateformes, capables de se réactiver à chaque alerte.

Les soulèvements récents en portent la trace. La Thawra12Le mouvement de contestation libanais, désigné par le mot arabe thawra (« révolution »), débute le 17 octobre 2019. L’annonce d’une taxe sur les appels passés via des messageries comme WhatsApp en fut l’étincelle, mais le soulèvement exprimait une colère bien plus large contre la corruption, l’effondrement économique et le système confessionnel. Sans direction unifiée, il s’est étendu simultanément à Beyrouth, Tripoli, Saïda, Tyr et Nabatieh. libanaise de 2019, déclenchée par une taxe sur les appels WhatsApp, s’est passée de tout état-major : chaque place, de Beyrouth à Tripoli, devenait un foyer d’initiatives coordonnées par des groupes Telegram. La Milk Tea Alliance13La Milk Tea Alliance naît en avril 2020 d’une querelle en ligne : des internautes nationalistes chinois s’en prennent à un acteur thaïlandais ayant relayé des messages perçus comme pro-Hong Kong et pro-Taïwan. Les internautes thaïlandais, hongkongais et taïwanais ripostent collectivement, fédérés par le symbole du thé au lait, commun à leurs trois cultures et absent de Chine continentale. Le hashtag #MilkTeaAlliance devient le drapeau d’un réseau transnational et sans leader de solidarité pro-démocratie, qui s’étendra à la Birmanie, à l’Inde, aux Philippines et jusqu’à la Biélorussie., née en 2020 d’une blague entre internautes thaïlandais, hongkongais et taïwanais, s’est muée en réseau de solidarité démocratique régional, sans programme ni leader. Au Népal, en 2025, des manifestants contre la censure ont repris l’imaginaire pirate de One Piece14En septembre 2025, l’interdiction par le gouvernement népalais de vingt-six plateformes de réseaux sociaux déclenche un soulèvement mené par la génération Z, qui aboutit en deux jours à la chute du gouvernement. Les manifestants adoptent comme emblème le « Jolly Roger » des Chapeaux de Paille, drapeau pirate de la série de mangas One Piece (Eiichiro Oda, depuis 1997), symbole de liberté et de résistance. Le signe avait déjà été brandi lors de mobilisations en Indonésie, et essaimera ensuite aux Philippines, à Madagascar, au Maroc et jusqu’en France et aux États-Unis., une image qui a voyagé bien au-delà du pays, reconnue par des adolescents incapables d’en raconter le contexte, mais qui en saisissaient le signe. Comme l’ont montré Zeynep Tüfekçi sur les soulèvements connectés15Zeynep Tüfekçi, Twitter et les gaz lacrymogènes. Forces et fragilités de la contestation connectée, Caen, C&F Éditions, 2019, trad. Anne Lemoine., Francesca Polletta sur la démocratie radicale américaine16Francesca Polletta, Freedom is an Endless Meeting. Democracy in American Social Movements, Chicago, University of Chicago Press, 2002. et Donatella della Porta sur les mobilisations anti-austérité17Donatella della Porta, Social Movements in Times of Austerity. Bringing Capitalism Back Into Protest Analysis, Cambridge, Polity Press, 2015., ces formes reposent sur des réseaux horizontaux, intermittents, réactivables. Et sans centre à frapper, la répression devient plus coûteuse.

Cette logique se retrouve à des échelles minuscules. Dans l’enquête de Teen Spirits, Victor, 22 ans, participe à un collectif de documentation des violences policières en Seine-Saint-Denis : il vérifie une vidéo un soir, disparaît la semaine suivante, revient quand un signalement touche son quartier, sans étiquette, sans engagement permanent, sans jamais qualifier cela de « militantisme ». Sur un serveur Discord d’entraide, une lycéenne écrit à 23 heures qu’elle « n’arrive plus à dormir » et reçoit en quelques minutes l’aide de trois pairs connectés. Aucune hiérarchie, aucune carte d’adhérent : l’entraide circule. À grande échelle, le baromètre France Bénévolat 202518Baromètre France Bénévolat / Ifop, « L’engagement bénévole des Français », 2025. confirme la tendance : 23% des 15-34 ans déclarent un engagement bénévole, niveau record depuis 2010, mais un engagement direct, ponctuel, concret, que les enquêtes pensées pour le militantisme classique ne savent pas circonscrire ni mesurer.

D’où un malentendu tenace : les institutions interprètent l’intermittence comme de la tiédeur. Lue à l’aune de la mobilisation – nombre de manifestants, durée, organisation –, la synchronisation ressemble à une mobilisation ratée. Elle est en réalité une forme distincte, qui répond à d’autres conditions : précarité, dispersion, impossibilité de tenir un engagement long sans s’épuiser.

La France paraît ici particulièrement en retard. Pendant que la campagne de Mamdani démontrait qu’on pouvait préparer un vote massif des jeunes en s’adressant à eux dans leur langue, la pré-campagne présidentielle française reste enfermée dans une logique de descente : on ouvre des comptes TikTok, on soigne le montage des vidéos, mais on continue de parler aux jeunes plutôt que de partir de leur situation. À l’étranger, des outsiders ont compris que la légitimité ne se gagne plus par la profondeur d’un programme transmis d’en haut, mais par la justesse d’un signe placé dans le flux d’informations.

Documenter plutôt que dénoncer

La deuxième compétence est moins visible, et elle paraît même paradoxale. Car c’est la même génération qu’on accuse, souvent à raison, de relayer des fake news et de partager sans vérifier qui a, dans ses marges les plus actives, inventé l’inverse : une pratique méthodique de la preuve. Les collectifs qui vérifient les violences policières en France, les archivistes de la répression en Biélorussie, les amateurs qui géolocalisent des images du Soudan ou d’Ukraine partagent les mêmes obsessions, celles de produire une preuve, de constituer des dossiers, afin de garder une trace effective.

Cette pratique rompt avec deux modèles anciens. Le modèle militant, qui dénonce et désigne un coupable sans toujours prouver. Le modèle médiatique, qui révèle un fait, mais délègue la vérification à l’institution. Documenter, c’est produire soi-même les conditions de la preuve, dans un monde où l’autorité des institutions vérificatrices n’est plus acquise d’avance. Les travaux de Sam Dubberley, Alexa Koenig et Daragh Murray sur l’open source intelligence19Sam Dubberley, Alexa Koenig et Daragh Murray (dir.), Digital Witness. Using Open Source Information for Human Rights Investigation, Documentation, and Accountability, Oxford, Oxford University Press, 2020. ont montré que ces démarches produisaient parfois une preuve plus robuste que celle des procédures judiciaires classiques. Elles sont aujourd’hui centrales dans les enquêtes internationales sur les crimes de guerre en Syrie ou en Ukraine. Le signal politique est clair : l’institution qui se contente d’affirmer perd en crédibilité là où celle qui documente et s’expose à la contre-vérification en gagne.

Juger par les effets

La troisième compétence touche au critère même par lequel les jeunes générations jugent une parole publique : sa capacité à produire un effet tangible dans la semaine vécue. Une politique du logement ne se mesure pas à ses pourcentages, mais à la difficulté concrète de trouver une chambre abordable. Une politique des transports ne se juge pas au prix d’un passe, mais à la durée réelle du trajet entre le lycée et le stage. Dans ce contexte, la légitimité cesse d’être processive – c’est-à-dire acquise une fois pour toutes par l’élection – pour devenir processuelle, entretenue par l’effet. Il ne s’agit pas de renverser la démocratie représentative, mais de constater que son critère d’évaluation a changé pour une part croissante de la population. Cette exigence rejoint, sur un autre plan, les travaux d’Esther Duflo20Esther Duflo, Expérience, science et lutte contre la pauvreté, Paris, Fayard, coll. « Leçons inaugurales du Collège de France », 2009. sur l’évaluation des politiques publiques à leurs effets concrets, et ce que Pierre Rosanvallon21Pierre Rosanvallon, Les institutions invisibles, Paris, Seuil, coll. « Les livres du nouveau monde », 2024. appelle les « institutions invisibles » de la démocratie – confiance, autorité, légitimité – qui ne se décrètent pas, mais se gagnent par les actes.

La campagne de Zohran Mamdani à New York, encore une fois, réunit les trois compétences en un seul mouvement. Donné perdant pendant des mois, il a gagné en s’adressant directement aux habitants sur TikTok et Instagram, sans discours programmatiques, mais via des contenus vidéos courts racontant le quotidien réel : le métro bondé à 8 heures, le prix du café qui grimpe, l’impossibilité de se loger. Il n’a pas vendu un bloc idéologique à prendre ou à laisser, il a choisi de partager une expérience et de proposer sur des points granulaires – comme le blocage des loyers, la gratuité des bus ou encore les garderies municipales – des mesures dont l’effet serait vérifiable très rapidement. Synchronisation des affects sur les plateformes, documentation par l’image plutôt que par l’affirmation, jugement par les effets attendus : chacun de ceux qu’il a fédérés – socialistes, musulmans pratiquants, communautés queer, locataires, petits entrepreneurs – y a trouvé un fragment compatible, sans acheter le tout.

Ce que cela engage pour la démocratie

Tirons-en les conséquences. Si l’électorat se compose désormais à la carte, alors les forces qui continuent de raisonner par blocs se condamnent à parler une langue que leurs propres soutiens n’entendent plus. Elles présupposent la solidarité de positions devenues détachables, comme le montrent les travaux de Vincent Tiberj22Vincent Tiberj, La droitisation française. Mythe et réalités, Paris, PUF, 2024. sur la recomposition générationnelle du vote et ceux de Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen23Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, La démocratie de l’abstention. Aux origines de la démobilisation électorale en milieu populaire, Paris, Gallimard, 2007. sur l’abstention. Parler par bloc à un électorat qui compose revient à vendre un produit lié dans un monde de micro-choix. Ce n’est ni une faute morale ni un manque de pédagogie : c’est une inadéquation de langue. Elle frappe la gauche socialiste, qui présuppose la compatibilité automatique de la justice sociale, de l’écologie, de l’universalisme et de l’accueil des migrants, les écologistes, qui supposent que la sensibilité climatique entraîne mécaniquement certaines positions sociétales, tout comme la droite classique, qui lie libéralisme économique, conservatisme moral et atlantisme.

Le constat dépasse la France. Partout dans les démocraties installées, les partis fidèles à la logique des blocs reculent ; ceux qui ont compris, parfois pour des raisons inquiétantes, que l’électorat se compose à la carte progressent. La plasticité pléiotropique n’a pas de camp : elle sert aujourd’hui des forces qui s’en emparent pour défaire l’État de droit autant qu’elle pourrait servir celles qui veulent le consolider. C’est précisément ce qui rend la question urgente.

Car le risque est réel, et il serait malhonnête de le masquer. La grammaire que cette génération a inventée est puissante, mais ambivalente. Elle peut produire des engagements intenses et brefs là où il faudrait de la constance. La synchronisation qui fait lever un soulèvement peut aussi faire lever une meute. L’intensité qui rend une cause audible peut écraser la délibération patiente. La défiance envers les institutions, féconde quand elle exige des comptes, peut virer en suspicion généralisée, y compris envers les procédures démocratiques elles-mêmes. Reconnaître la compétence n’oblige pas à en ignorer les périls.

D’où une série de questions, que cette note préfère laisser ouvertes plutôt que de feindre d’y répondre. Comment une démocratie représentative, bâtie sur la durée du mandat et la stabilité des majorités, peut-elle composer avec une légitimité devenue processuelle, qui se rejoue chaque semaine ? Comment reconnaître les infrastructures que la jeunesse a déjà bâties – collectifs de documentation, communautés d’entraide, réseaux de vérification – sans les encadrer au point de les étouffer ni les récupérer au point de les trahir ? Que signifie « partir des gens » lorsqu’on gouverne, au-delà de la posture et du compte TikTok bien tenu ? Et comment faire vivre une exigence d’effets vérifiables sans renoncer aux combats lents, ceux dont les résultats ne tiennent pas dans une semaine ? Ces questions n’ont pas de réponse toute faite. Mais une force démocratique qui refuserait de seulement se les poser se condamnerait à parler, encore longtemps, une langue que la jeunesse a cessé d’entendre.

Conclusion

Le réflexe le plus tenace, face à la jeunesse, consiste à traiter ce qu’elle fait comme un problème à corriger : trop distraite, trop fragmentée, trop intermittente, trop pléiotropique. Ce réflexe rassure, parce qu’il maintient les institutions dans leur rôle de tutelle – elles savent, elles éduquent, elles remobilisent –, et il empêche de voir que ce qu’on prend pour un problème pourrait être une compétence.

Synchronisation, documentation, jugement par les effets ne doivent, en aucun cas, être considérés comme des versions dégradées de la mobilisation, de la dénonciation et de la promesse programmatique, mais plutôt comme leurs formes mises à jour, déjà éprouvées du Liban au Népal, de Hong Kong à New York. La pop culture l’a, là encore, pressenti. Dans le jeu vidéo Disco Elysium24Disco Elysium, jeu vidéo de rôle développé par le studio estonien ZA/UM, 2019. Nicolas Bras, « Disco Elysium : jeu vidéo indépendant et arène politique », Média Animation ASBL, 27 décembre 2021., on incarne un détective qui reconstruit ses convictions au fil de l’enquête, en agrégeant des fragments idéologiques contradictoires, un peu de communisme, une pointe d’ultralibéralisme, une petite bouffée de nationalisme, sans qu’aucun bloc ne soit cohérent, et le jeu lui-même raille cette incohérence revendiquée. Ce que le joueur expérimente manette en main, l’électeur le vit déjà dans l’isoloir. Le problème n’est pas que la jeunesse compose ainsi : c’est que les institutions, elles, continuent de proposer des blocs entiers à prendre ou à laisser, dans un monde qui n’en veut plus.

Reste à apprendre cette langue. Elle a ses impasses autant que ses inventions, et il ne s’agit pas de s’y abandonner les yeux fermés. Il s’agit de cesser de prendre pour du désordre ce qui est, peut-être, la matière première d’une démocratie à refaire, en acceptant qu’elle ne ressemblera pas à celle que nous avons connue.

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    Lennie Stern, Teen Spirits. Dans la tête d’une jeunesse incomprise, La Tour d’Aigues, l’Aube, coll. « Émergences », 5 juin 2026.
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    Abel Quentin, Cabane, Paris, L’Observatoire, 2024.
  • 3
    « Sociologie des électorats », enquête Ipsos/Sopra Steria post-électorale réalisée pour France Télévisions, Radio France et Public Sénat, élections européennes du 9 juin 2024. Voir aussi Anne Muxel et Justin Soubanere, « Les jeunes générations face à une séquence électorale inédite. Note 1 – Les jeunes et les élections européennes du 9 juin 2024 », Note de recherche Cevipof, n°21, Sciences Po, octobre 2024.
  • 4
    « Une participation exceptionnelle, dans tous les électorats », enquête Ipsos/Talan réalisée pour France Télévisions, Radio France et Public Sénat à l’occasion du premier tour des élections législatives anticipées du 30 juin 2024.
  • 5
    Sur la campagne et l’élection de Zohran Mamdani (4 novembre 2025, 50,78% des voix face à Andrew Cuomo et Curtis Sliwa), voir notamment Lennie Stern, « Hors-fréquence — Discord, One Piece, Mamdani : les vrais laboratoires politiques », oblique.kessel.media, 7 novembre 2025.
  • 6
    Lennie Stern, Teen Spirits. Dans la tête d’une jeunesse incomprise, La Tour d’Aigues, l’Aube, coll. « Émergences », 5 juin 2026.
  • 7
    Pierre Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979.
  • 8
    Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Paris, Fayard, 1999.
  • 9
    Sandra Hoibian, La cohésion sociale à l’épreuve de l’individualisation en France au cours des quarante dernières années, thèse de sociologie, EHESS, 2020, et La Mosaïque française. Comment (re)faire société aujourd’hui, Paris, Flammarion, 2024.
  • 10
    Adolescence, série télévisée britannique créée par Jack Thorne et Stephen Graham, réalisée par Philip Barantini, Netflix, 2025.
  • 11
    Skam, série télévisée norvégienne créée par Julie Andem, diffusée sur NRK de 2015 à 2017.
  • 12
    Le mouvement de contestation libanais, désigné par le mot arabe thawra (« révolution »), débute le 17 octobre 2019. L’annonce d’une taxe sur les appels passés via des messageries comme WhatsApp en fut l’étincelle, mais le soulèvement exprimait une colère bien plus large contre la corruption, l’effondrement économique et le système confessionnel. Sans direction unifiée, il s’est étendu simultanément à Beyrouth, Tripoli, Saïda, Tyr et Nabatieh.
  • 13
    La Milk Tea Alliance naît en avril 2020 d’une querelle en ligne : des internautes nationalistes chinois s’en prennent à un acteur thaïlandais ayant relayé des messages perçus comme pro-Hong Kong et pro-Taïwan. Les internautes thaïlandais, hongkongais et taïwanais ripostent collectivement, fédérés par le symbole du thé au lait, commun à leurs trois cultures et absent de Chine continentale. Le hashtag #MilkTeaAlliance devient le drapeau d’un réseau transnational et sans leader de solidarité pro-démocratie, qui s’étendra à la Birmanie, à l’Inde, aux Philippines et jusqu’à la Biélorussie.
  • 14
    En septembre 2025, l’interdiction par le gouvernement népalais de vingt-six plateformes de réseaux sociaux déclenche un soulèvement mené par la génération Z, qui aboutit en deux jours à la chute du gouvernement. Les manifestants adoptent comme emblème le « Jolly Roger » des Chapeaux de Paille, drapeau pirate de la série de mangas One Piece (Eiichiro Oda, depuis 1997), symbole de liberté et de résistance. Le signe avait déjà été brandi lors de mobilisations en Indonésie, et essaimera ensuite aux Philippines, à Madagascar, au Maroc et jusqu’en France et aux États-Unis.
  • 15
    Zeynep Tüfekçi, Twitter et les gaz lacrymogènes. Forces et fragilités de la contestation connectée, Caen, C&F Éditions, 2019, trad. Anne Lemoine.
  • 16
    Francesca Polletta, Freedom is an Endless Meeting. Democracy in American Social Movements, Chicago, University of Chicago Press, 2002.
  • 17
    Donatella della Porta, Social Movements in Times of Austerity. Bringing Capitalism Back Into Protest Analysis, Cambridge, Polity Press, 2015.
  • 18
    Baromètre France Bénévolat / Ifop, « L’engagement bénévole des Français », 2025.
  • 19
    Sam Dubberley, Alexa Koenig et Daragh Murray (dir.), Digital Witness. Using Open Source Information for Human Rights Investigation, Documentation, and Accountability, Oxford, Oxford University Press, 2020.
  • 20
    Esther Duflo, Expérience, science et lutte contre la pauvreté, Paris, Fayard, coll. « Leçons inaugurales du Collège de France », 2009.
  • 21
    Pierre Rosanvallon, Les institutions invisibles, Paris, Seuil, coll. « Les livres du nouveau monde », 2024.
  • 22
    Vincent Tiberj, La droitisation française. Mythe et réalités, Paris, PUF, 2024.
  • 23
    Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, La démocratie de l’abstention. Aux origines de la démobilisation électorale en milieu populaire, Paris, Gallimard, 2007.
  • 24
    Disco Elysium, jeu vidéo de rôle développé par le studio estonien ZA/UM, 2019. Nicolas Bras, « Disco Elysium : jeu vidéo indépendant et arène politique », Média Animation ASBL, 27 décembre 2021.

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