Au Soudan, la guerre fragilise un patrimoine multimillénaire

Depuis 2023, le Soudan est plongé dans une guerre opposant deux anciens alliés de la chute d’Omar el-Bechir. Martin Mottais-Lion, chargé de mission au secteur International de la Fondation, montre que le conflit dépasse toutefois la rivalité entre deux chefs militaires : il révèle aussi les fractures profondes du pays, liées aux inégalités territoriales, aux tensions identitaires et à la marginalisation des populations périphériques. Cette guerre aux conséquences humanitaires dramatiques menace également le riche patrimoine historique et culturel soudanais.

Le 15 avril 2023, le Soudan s’est engouffré dans une guerre fratricide entre deux protagonistes de la chute d’Omar el-Bechir : le chef de l’armée, Abdel Fattah al-Burhan, et le chef des Forces de soutien rapide (FSR), Mohamed Hamdan Dogolo, dit « Hemedti ». Au pouvoir depuis 1989, la sanglante dictature « militaro-islamiste1Clément Deshayes, « Les logiques du chaos. Révolution, guerre et transition politique au Soudan », IRSEM étude, n°109, juillet 2023. » du maréchal prit fin à la suite d’une révolution initiée par le peuple soudanais, en 20192Elle débute en décembre 2018, puis s’étend plus largement lors de l’année suivante.. Le mécontentement populaire avait enflé et s’était organisé, en partie, depuis 2011 lors de la proclamation de l’indépendance du Sud-Soudan. Celle-ci a privé Khartoum de nombreuses ressources naturelles – dont une grande partie de ses réserves pétrolifères – provoquant des pénuries et une forte hausse du prix du carburant3Jean-Nicolas Bach, Gaëlle Chevrillon-Guibert et Alice Franck, « Introduction au thème, la fin d’une domination autoritaire ? », dans Soudan. Jusqu’au bout du régime al-Inqaz, Politique africaine, n°158, 2020.. Les deux acteurs du conflit actuel ont profité de ce soulèvement pour renverser el-Bechir et engager une période de transition incertaine. Alors même que ce partage du pouvoir entre militaires et civils restait fragile, l’armée, conjointement avec sa milice alliée des Forces de soutien rapide, opère un nouveau coup d’État et s’empare du pouvoir, le 25 octobre 20214Office des Nations unies à Genève, « Le Conseil condamne le coup d’État militaire du 25 octobre 2021 contre le Gouvernement de transition du Soudan et prie la Haute-Commissaire de nommer un expert sur les droits de l’homme au Soudan », 5 novembre 2021.. Toutefois, leur collaboration commune vacille. Al-Burhan et Hemedti ne parviennent pas à trouver un accord sur les modalités d’intégration des FSR dans l’armée nationale régulière, et refusent tous deux de se séparer de leurs vastes fortunes et de leurs réseaux économiques5Pourtant point d’orgue dans les demandes des révolutionnaires.. Ces désaccords constituent les principaux facteurs de cette guerre qui dure désormais depuis plus de trois ans. Néanmoins, celle-ci ne doit pas être uniquement perçue sous le prisme d’une confrontation entre deux « généraux ». Le conflit est « multidimensionnel » en ce sens qu’il regroupe également des problématiques liées à la marginalisation des populations soudanaises périphériques, la concentration du pouvoir par les territoires centraux, les tensions entre populations dites arabes et non arabes, notamment. Au-delà des affrontements militaires et des enjeux de pouvoir, le conflit entraîne des conséquences profondes sur l’ensemble de la société soudanaise. Fruit d’une riche histoire, notamment antique, le patrimoine national subit les contrecoups de cette guerre aux conséquences humanitaires désastreuses.

La guerre au Soudan, une tragédie contemporaine

Considérée par les Nations unies comme étant « la pire crise humanitaire et de déplacement au monde6Nations unies, « L’ONU et la crise au Soudan », 2 avril 2026. », la situation au Soudan reste largement sous-médiatisée. Pourtant, trois ans après le début du conflit, le bilan s’avère particulièrement lourd : au moins 150 000 morts7Gérard Prunier, «  La guerre civile au Soudan : nature, statut géopolitique et impact régional », dans Géopolitique de la mer Rouge, Hérodote, n°196, 2025., 15 millions de déplacés, dont 11,5 millions à l’intérieur des frontières soudanaises8Nations unies, op. cit.. La guerre a ravagé les moyens de subsistance, les voies routières, les commerces ainsi que les chaînes d’approvisionnement. Par conséquent, près de la moitié de la population, soit 24,6 millions d’individus, souffre d’insécurité alimentaire aiguë9Unicef, « Soudan : la famine confirmée à Al Fasher et Kadugli », 4 novembre 2025.. Depuis novembre 2025, la famine sévit à El Fasher, la capitale du Darfour du Nord, ainsi qu’à Kadugli, au Kordofan du Sud10Ibid.. Sur le plan sanitaire, les épidémies de choléra, de paludisme ou encore de rougeole se sont propagées dans les zones les plus touchées par la guerre ; avec 70% des hôpitaux devenus inopérants, le système de santé soudanais est incapable de faire face à la situation actuelle11Nations unies, op. cit.

En somme, le conflit est marqué par une « tentative d’épuration ethnique12Human Rights Watch, « Sudan: Ethnic Cleansing in West Darfur », 9 mai 2024. » à l’encontre des populations soudanaises « non arabes13Les catégories dites « arabes » et « non arabes » au Soudan relèvent en grande partie de constructions socio-politiques et font l’objet d’instrumentalisations dans ce conflit. Elles sont d’autant plus difficiles à délimiter qu’il existe de nombreux mariages mixtes. ». Les Forces de soutien rapide (FSR), groupe paramilitaire dirigé par le commandant Hemedti, ainsi que leurs milices alliées, sont à l’origine des massacres commis contre les Masalits, les Fours et les Zaghawa14Nations unies, « À El Fasher, une enquête de l’ONU relève les « signes distinctifs d’un génocide » », 19 février 2026., entre autres. Dans la ville d’El Fasher, ces violences ciblées ont été assimilées à des « actes de génocide15Ibid. », ces groupes belligérants y menant une politique d’élimination systématique envers les communautés dites « africaines16Nous entendons ici des individus dits non arabes. ». Les premiers jours de l’offensive auraient entraîné la mort d’au moins 6000 personnes, dont 4400 à l’intérieur de la capitale régionale et 1600 durant leur fuite17Nations unies, op .cit., 19 février 2026.. Ces actes rappellent inévitablement le génocide exercé contre ces mêmes populations lors de la guerre civile au Darfour, débuté en 2003. Par ailleurs, une large partie des FSR sont issues des milices janjawids, les mêmes qui ont commis les massacres, il y a une vingtaine d’années, envers les individus dits non arabes de la région. Ces paramilitaires avaient obéi aux volontés d’Omar el-Bechir de mater les révoltes de ces Soudanais, marginalisés par le système central, réclamant une plus grande égalité de traitement.

Prisonnières du conflit, les femmes soudanaises ne sont pas non plus épargnées par ce dernier : elles sont victimes de nombreuses violences sexuelles. Le viol est désormais employé comme « une arme18ONU, « Femmes, guerre, naissance et espoir au Soudan », 13 novembre 2024. », une « tactique de guerre19Eliott Brachet, « Au Soudan, le corps des femmes est devenu un champ de bataille, le viol une « tactique de guerre » », Le Monde, 14 novembre 2024. », suscitant un vaste sentiment d’insécurité. Ce phénomène contraint les populations à se déplacer, fuyant les exactions commises par les FSR. Le viol représente un tabou dans la société soudanaise : il déshonore les communautés, les clans et les familles20Ibid.. Les femmes portent ainsi le poids du silence sur leurs épaules. De même, la guerre ayant plongé le pays dans une grave crise économique, certaines femmes et filles recourent aux rapports sexuels transactionnels21ONU Femmes, « Soudan – Une augmentation alarmante de 288% de la demande pour des services liés aux violences basées sur le genre au cours des 12 derniers mois », 14 janvier 2025., les exposant davantage à des violences basées sur le genre.

Se retrouvant au sein d’une guerre qu’elle n’a pas choisie, la population civile souffre directement de ce conflit. Alors qu’une période de transition était en cours, les deux hommes se disputant actuellement le pouvoir ont privé le peuple d’un possible fonctionnement démocratique. En outre, les différentes ingérences étrangères, dont l’acheminement d’armes fournies par les Émirats arabes unis auprès des FSR, contribuent à enliser le conflit dans la durée. Les Soudanais subissent ainsi l’une – voire la plus importante – des crises de leur histoire. En parallèle, le patrimoine national n’échappe pas aux conséquences dévastatrices de la guerre, se retrouvant dans une situation critique.

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L’histoire du territoire soudanais : un passé unique sur le continent africain

Le Soudan dispose d’un patrimoine historique exceptionnel, vieux de plusieurs milliers d’années. Le premier royaume soudanais connu, celui de Kerma, débute dès 2450 avant notre ère, et perdure pendant près d’un millénaire22Musée national du Soudan, « Chronology », ministère de la Culture.. Ce dernier s’éteint des suites de la colonisation égyptienne en Nubie23Adeline Bats, « Égypte-Soudan. Deux royaumes face à face », L’Histoire, 2025, n°533, pp. 18-25., le pouvoir pharaonique ayant perçu le développement de Kerma comme une menace dans la région. Ces envahisseurs imprègnent le territoire des cultures locales et nomment de hauts fonctionnaires locaux appelés « fils royaux de Koush24Musée national du Soudan, « Egypt in Sudan », ministère de la Culture. ». Cette dynamique impulse, malgré eux, la création d’une principauté autour de la cité de Napata25Musée national du Soudan, « Des sites millénaires. La Préhistoire, Kerma et Napata », ministère de la Culture.. Profitant du déclin progressif du colonisateur sur le territoire, Piânkhy, roi de Napata, conquiert l’Égypte et s’octroie le titre de pharaon en -74126Ibid.. La dynastie kouchite va régner durant près d’un siècle, devenant la seule de l’histoire égyptienne dominée par des individus d’origine subsaharienne27Autrement appelée la dynastie des « pharaons noirs »..

Puis, en 270 avant notre ère, le royaume de Méroé lui succède. Celui-ci est novateur : adoption d’une écriture pour la langue méroïtique, culte de divinités autochtones, attribution du pouvoir à des femmes28Musée national du Soudan, « Les grandes périodes de l’histoire du Soudan. Méroé et les royaumes médiévaux », ministère de la Culture.. Il cède cependant en 270 après J.-C. à cause des incursions noubas. Le Soudan est ensuite marqué par des royaumes médiévaux d’obédience chrétienne, dont Nobatie, Makurie, ou encore Dongola29Ibid., qui connurent une prospérité certaine du IXe au XIIIe siècle. Il faut attendre le XIe siècle pour que ceux-ci laissent place à une région désormais influencée par l’Islam.

Ces périodes de l’histoire soudanaise vont marquer le territoire national, qui se distingue par des édifices remarquables ainsi que par une pléthore d’artefacts enfouis dans son sol. Le pays possède deux sites inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco : l’île de Méroé (2011) et Gebel Barkal, comprenant certains espaces de la région napatéenne (2003). Ces deux lieux sont notamment connus pour leurs pyramides, plus petites et plus étroites que les Égyptiennes. Souhaitant conserver son patrimoine, les gouvernements soudanais successifs ont protégé ces sites et ont créé de nombreux musées, dans l’objectif, en partie, de dynamiser le territoire via le tourisme. Néanmoins, les diverses crises traversées par le pays ont limité son essor et fragilisent, particulièrement aujourd’hui, la préservation de ces biens historiques.

La spoliation des musées, une atteinte douloureuse à l’identité nationale

La guerre actuelle a mis à feu et à sang la capitale du pays, Khartoum, qui abrite quatre musées relatant l’histoire soudanaise : le musée national du Soudan, le musée ethnographique du Soudan, le palais républicain et le musée d’histoire naturelle. À l’arrivée des FSR dans la ville, en 2023, tous ont été pillés et sévèrement endommagés30Habab Idriss Ahmed et Geoff Emberling, « Archeology and cultural heritage in wartime: Sudan 2023-2025 », Antiquity, vol. 100, n°410, 2025.. Le musée national, réunissant les collections majeures du pays, regroupait quelque 100 000 pièces archéologiques, allant de la période paléolithique à celle islamique31Avec la participation de Faïza Drici, « Le Musée national du Soudan renaît virtuellement après avoir été pillé », France Culture, 11 mars 2026.. Après avoir torpillé de tirs la façade du musée, les Forces de soutien rapide ont pénétré dans le bâtiment, dérobant, a minima, 4000 artefacts, dont l’entièreté des bijoux de la « Chambre d’or » kouchite32Eliott Brachet, « Soudan : le pillage du musée national [2/3] », RFI, 20 janvier 2026.. D’autres collections ont été abîmées ou brisées, jonchant le sol de l’établissement. Selon Sudan Tribune, 90% des possessions du musée ont été détruites33« Sudan official accuses RSF of looting gold, destroying artefacts at national museum », Sudan Tribune, 27 mars 2025.. Le site était en rénovation depuis quelques années et comptait rouvrir ses portes fin 2023, mais le début du conflit a rendu cet objectif impossible.

Certains musées régionaux n’ont pas été épargnés par les vols et les dégradations, en particulier dans la région du Darfour, durement touchée par la guerre. Celui de Nyala a été pillé, tout comme celui du Sultan Bahruddin à El-Geneina. Ce dernier a été pris pour cible en raison des ensembles royaux des tribus Massalit qu’il conservait34Vincent Francigny, « Un avenir jonché de ruines », dans Olivier Cabon, Vincent Francigny, Marc Maillot, Claude Rilly (dir.), Le Soudan. De la préhistoire à la conquête de Méhémet Ali, Éditions Soleb / Bleu Autour, 2025., les FSR poursuivant leur politique d’épuration ethnique via des destructions patrimoniales. Dans la ville d’El Fasher, le palais du sultan Ali Dinar a été détruit à la suite d’un incendie provoqué par des bombardements35Meryam Amarir, « Le patrimoine du Soudan : le pillage au service de la guerre », Policy Center for the New South, 6 octobre 2025.. Celui-ci représentait « la souveraineté du peuple Four36« Soudan : le patrimoine culturel pillé à la faveur de la guerre », RFI, 12 décembre 2025. », un passé que Hemedti souhaite abroger. Le musée El-Jazirah à Wad Madani et la Maison du Khalifa ont également été vandalisés. Au total et sur l’ensemble du territoire national, les pertes seraient estimées à 110 millions de dollars37Eliott Brachet, « Soudan : le pillage du musée national [2/3] », RFI, 20 janvier 2026..

Les FSR avaient initialement indiqué leur volonté de protéger le patrimoine soudanais38AFP, « Au Soudan en guerre, les trésors des musées au cœur des pillages », Courrier international, 13 septembre 2024.. En dépit de cette affirmation, des vidéos filmées par leurs propres combattants, à l’intérieur du laboratoire bioarchéologique du musée national, ont été postées en ligne. Elles permettent d’attester de la culpabilité de ces paramilitaires, qu’on voit ouvrir des conteneurs de stockage renfermant des momies et autres restes humains39Zeinab Mohammed Salih, « Tens of thousands of artefacts looted from Sudan museum, says official », The Guardian, 9 septembre 2024.. De plus, des images satellites ont démontré l’embarquement et le transport de nombreuses pièces vers l’ouest du pays40Habab Idriss Ahmed et Geoff Emberling, « Archeology and cultural heritage in wartime: Sudan 2023-2025 », Antiquity, vol. 100, n°410, 2025.. Un camion appartenant aux FSR a été intercepté par les Forces armées soudanaises (SAF) alors qu’il tentait de franchir la frontière vers le Sud-Soudan, transportant des artefacts provenant de la capitale. 

Ces « antiquités de sang41Louis Quinet, « Pillage de biens culturels : quand l’art finance le terrorisme », Portail de l’IE, 11 mars 2025. » servent à financer la guerre menée par les hommes d’Hemedti. Les objets sont destinés à être vendus à l’étranger via des réseaux illégaux de contrebande, pour lesquels le Sud-Soudan, le Tchad ou encore la Libye servent de territoires transitoires. Des marchands d’art européens et africains achèteraient ces objets42« Sudan’s lost treasures: war fuels artefact trafficking », Sudan Tribune, 29 janvier 2025., que les FSR exporteraient par la suite43Ces transactions, principalement réalisées sur le dark web, représenteraient 10% du commerce mondial de l’art.. Certaines antiquités sont également revendues sur des sites internet tels que Ebay, décrites comme des « antiquités égyptiennes44AFP, « Au Soudan en guerre, les trésors des musées au cœur des pillages », Courrier international, 13 septembre 2024. ».

Si ces artefacts représentent une manne financière pour le groupe paramilitaire, leur pillage prive tout un peuple de ses racines historiques. Selon Gibril Ibrahim, ministre des Finances soudanais, la spoliation dépasse l’aspect économique : les FSR ont « cherché à effacer l’identité de cette nation, son histoire et sa civilisation45« Au Soudan, plus de 570 antiquités du Musée national, volées pendant la guerre, ont été retrouvées », AFP avec Le Monde, 13 janvier 2026. ». Ce processus d’« extermination culturelle46Claire Fieux, « Dans les cendres de la guerre, les objets perdus du patrimoine soudanais », Courrier international, 12 décembre 2025. » s’inscrit ainsi dans la continuité des violences de masse et des actes génocidaires perpétrés par les hommes de Mohamed Hamdan Dogolo. Après avoir entrepris un processus d’acculturation, le ministère de la Culture soudanais a accusé les Forces de soutien rapide de vouloir « remplacer et substituer » l’identité du pays. L’Unesco tente d’agir en formant des policiers et douaniers à l’identification d’objets volés, ainsi qu’en appelant les collectionneurs d’art à la responsabilité. Ces mesures, ainsi que le travail du gouvernement soudanais et d’Interpol, ont permis de récupérer 570 antiquités en début d’année. Néanmoins, la majorité des artefacts pillés n’a pas encore été retrouvée.

Des sites archéologiques menacés

Le Soudan comprend de nombreux sites archéologiques d’exception. Bien qu’ils ne soient pas tous menacés directement par la guerre, les flux de réfugiés engendrés par le conflit peuvent les fragiliser. Ces populations sont à la recherche de ressources leur permettant de survivre en situation de conflit. De fait, la guerre a engendré une crise économique sans précédent, avec une inflation des prix record (+218% en 202447Africa 24, « Soudan : le taux d’inflation annuel s’établit à 218,18% en août 2024 », 22 septembre 2024.).  

Pour subvenir à leurs besoins, ces déplacés se sont approprié certaines zones archéologiques48Vincent Francigny, « Un avenir jonché de ruines », dans Olivier Cabon, Vincent Francigny, Marc Maillot, Claude Rilly (dir.), Le Soudan. De la préhistoire à la conquête de Méhémet Ali, Éditions Soleb / Bleu Autour, 2025.. Ces derniers ont parfois transformé les lieux en parcelles agricoles, tandis que d’autres les utilisent comme zones d’orpaillage artisanal49Habab Idriss Ahmed et Geoff Emberling, « Archeology and cultural heritage in wartime: Sudan 2023-2025 », Antiquity, vol. 100, n°410, 2025.. La ville antique de Mouweis, ayant appartenu au royaume de Méroé, se retrouve aujourd’hui en partie recouverte par des cultures50Marie Millet, « De Méroé à Mouweis. Que deviennent les sites archéologiques étudiés par le Louvre ? », Grande Galerie. Le Journal du Louvre, n°69, hiver 2024.. Pour tenter de se loger, des Soudanais ont même essayé d’y bâtir des maisons51Ibid.. Le peu de salariés restés sur les lieux ainsi que le repli de la National Corporation for Antiquities and Museums (NCAM) et de la Section française de la direction des antiquités du Soudan (SFDAS) au Caire52Faïza Drici, « Le Musée national du Soudan à Khartoum. Du pillage des collections à la visite virtuelle », Grande Galerie. Le Journal du Louvre, n°69, hiver 2024. délaissent et rendent plus fragile la préservation de ces sites exceptionnels. Par ailleurs, le nombre croissant d’individus aux abords de ces espaces les expose plus facilement à des actes de vandalisme ou de dégradations involontaires. Le retour des missions archéologiques permettra d’endiguer ce phénomène53Vincent Francigny, « Un avenir jonché de ruines », dans Olivier Cabon, Vincent Francigny, Marc Maillot, Claude Rilly (dir.), Le Soudan. De la préhistoire à la conquête de Méhémet Ali, Éditions Soleb / Bleu Autour, 2025. et de reconstruire un lien durable entre zones protégées et population.

Survivre en guerre : la numérisation du Musée national

Presque entièrement spolié et fortement endommagé, le Musée national du Soudan bénéficie d’une seconde vie depuis le 1er janvier 2026 : celui-ci est désormais accessible numériquement. Ce projet a été porté par la NCAM et la SFDAS, en collaboration avec le Musée du Louvre, l’Unesco ainsi que l’agence Art graphique & Patrimoine. Initialement pensée après le départ des membres de la SFDAS vers Le Caire, l’annonce de la spoliation du musée a accéléré cette réalisation numérique54Faïza Drici, « Rendre accessible le patrimoine culturel en temps de conflit. La création du projet », ministère de la Culture.. Depuis son lancement, cette modélisation accessible gratuitement via le site du ministère de la Culture offre une visite réaliste, reconstituant l’entrée extérieure du musée et son intérieur. Au sein du bâtiment numérisé, l’utilisateur peut profiter des collections exposées allant de la préhistoire au royaume de Napata. À partir de mi-2026, le public pourra visualiser, derrière son écran, les galeries dédiées aux époques méroïtique et médiévale, ainsi qu’une exposition temporaire consacrée aux missions archéologiques franco-soudanaises du XXIe siècle55Faïza Drici, « Rendre accessible le patrimoine culturel en temps de conflit. La création du projet », ministère de la Culture.. Les jardins du site et la tombe de Djéhoutyhotep pourraient également être rendus accessibles via internet.

Cette mise en ligne comporte un double enjeu. Elle assure un libre accès à l’une des « plus importantes collections muséales africaines56Faïza Drici, « Le Musée national du Soudan à Khartoum. Du pillage des collections à la visite virtuelle », Grande Galerie. Le Journal du Louvre, hiver 2024. », malgré la guerre. De plus, elle représente un outil concret de lutte contre le trafic illégal des biens culturels soudanais. Grâce à celle-ci, les artefacts spoliés peuvent être plus facilement reconnus par les collectionneurs ou les autorités engagées dans la lutte contre le marché noir de l’art, et ainsi faciliter leur retour en mains propres. Grâce à cette innovation, le patrimoine soudanais, méconnu par le grand public, pourrait également y gagner une certaine visibilité.

Conclusion

Les zones de conflit ont, de tout temps, représenté une menace concrète pour les patrimoines locaux. Des pillages du sac de Rome par les Wisigoths aux destructions de musées et vestiges antiques par Daech en Syrie et en Irak, le cas du Soudan ne fait pas exception. Khartoum, foyer national des richesses muséales, est actuellement privé de ses trésors, tout comme certains de ses homologues régionaux. Ces vols, perpétrés par les Forces de soutien rapide, traduisent une volonté d’effacement culturel et identitaire, qui pourrait entacher l’unité déjà fragilisée d’un peuple soudanais meurtri. Ce phénomène d’acculturation s’accorde avec une politique de nettoyage ethnique menée par les troupes d’Hemedti envers les populations locales non arabes, victimes, comme à El Fasher, d’« actes génocidaires57Nations unies, « À El Fasher, une enquête de l’ONU relève les « signes distinctifs d’un génocide » », 19 février 2026. » reconnus par l’ONU. La reprise de la capitale par les Forces armées soudanaises, en mars 2025, a toutefois permis le retour de plus d’un million de personnes dans la ville58Office des Nations unies à Genève, « Soudan : plus d’un million de déplacés rentrent à Khartoum, entre espoir et désillusion », 21 octobre 2025., elle-même marquée par la guerre et dont les services essentiels restent paralysés. Cette réduction du nombre des réfugiés pourrait permettre une meilleure préservation des sites archéologiques, menacés indirectement par ces flux. Parallèlement, le travail conjoint du gouvernement soudanais, d’Interpol, de l’Unesco, du Louvre et d’autres organisations ont permis de retrouver quelques artefacts pillés. Néanmoins, la tâche s’avère ardue en raison de l’immense quantité d’objets historiques disparus. La communauté internationale doit rester vigilante et pleinement alertée sur cette question, pour que la situation, à la fois humanitaire et patrimoniale, puisse connaître des améliorations. Nous conclurons ainsi par ces mots de l’égyptologue français et chercheur au CNRS Vincent Francigny, porteurs d’espoir : « L’histoire démontre qu’au fil du temps une partie d’entre elles [les pièces volées] finit toujours par réapparaître et retrouver le chemin du pays d’origine59Vincent Francigny, « Un avenir jonché de ruines », dans Olivier Cabon, Vincent Francigny, Marc Maillot, Claude Rilly (dir.), Le Soudan. De la préhistoire à la conquête de Méhémet Ali, Éditions Soleb / Bleu Autour, 2025. ». En espérant que le temps joue en faveur de la restitution.

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