Jaurès et Guesde : « les deux méthodes »

“Les deux méthodes” est le nom célèbre donné aux allocutions contradictoires prononcées par Jean Jaurès et Jules Guesde le 26 novembre 1900 à l’hippodrome de Lille, devant 8000 personnes. Aux lendemains de l’Affaire Dreyfus, les dissensions sont apparues au sein du mouvement socialiste, entre les tenants d’une défense républicaine et ceux pour qui la lutte de classe passe avant tout autre sujet. Quelles sont ces divergences ? Leur postérité ? Que nous disent-elles aujourd’hui ? Gilles Candar, président de la Société d’études jaurésiennes, et Jean-Numa Ducange, auteur d’une réédition commentée de ces discours en 2014, livrent, cent vingts ans après, des éléments de réponse.

Synthèse de l’entretien

La Section française de l’Internationale ouvrière, plus connue sous son acronyme SFIO, a permis en 1905 l’union de toutes les organisations se réclamant du socialisme, après des années de luttes entre courants concurrents. Cette unité d’action n’obviait pas les dissensions doctrinales internes, mais du moins elle leur donnait un cadre de débat cohérent et pacifique. L’histoire n’est jamais écrite à l’avance et, en 1900, alors que Jaurès et Guesde discouraient sur divers sujets lors du fameux discours des deux méthodes, l’unité était encore loin d’être acquise. Jules Guesde défend l’exclusivité de la lutte de classes, pour Jaurès en revanche la lutte des classes n’est qu’un des moteurs du socialisme, mais il n’est pas le seul. L’idéal socialiste doit aussi se revendiquer de la justice, de la République.

Cinq avant la création de la SFIO donc, les deux grands ténors socialistes luttent avec les mots, le 26 novembre 1900, à l’initiative du maire socialiste de Lille, Gustave Delory, pour savoir ce que le socialisme révolutionnaire signifie alors que l’affaire Dreyfus et l’affaire Millerand sont en jeu. La première a failli faire basculer la République vers la réaction, mais la défense républicaine mise progressivement en place permet de contenir l’assaut des forces de conservation. C’est dans ce contexte que la seconde affaire se comprend, puisque Millerand entre dans le gouvernement de défense républicaine. Il faut rappeler que c’est la première fois qu’un socialiste entre dans un gouvernement dit « bourgeois ».

Les deux affaires s’entremêlent : faut-il, pour les socialistes, participer aux affaires bourgeoises ? En d’autres mots, faut-il soutenir le Capitaine Dreyfus alors qu’il est un bourgeois, au demeurant militaire ? Doit-on apporter son soutien implicite, par la participation ministérielle, à un gouvernement de la classe dominante, alors même que se trouve dans ce gouvernement Galliffet, un des massacreurs de la Commune ?

Jules Guesde, à l’origine dreyfusard, passe progressivement à une position de désintéressement, voire de défiance, vis-à-vis de cette affaire. Son socialisme entend se concentrer exclusivement sur la classe, critère qui n’intervient pas dans l’Affaire Dreyfus. En sus, s’allier à un militaire serait corrompre le socialisme et trahir les ouvriers. Pour Jaurès à l’inverse, l’attachement à la République renvoie à une responsabilité inhérente aux socialistes, héritiers de la Révolution française, de soutien aux opprimés, qu’ils appartiennent aux classes laborieuses ou non. Dreyfus, étant soumis à l’arbitraire du monde militaire, est dénué pour Jaurès de tout caractère de classe au moment même où on lui dénie ses droits fondamentaux. Ainsi, par la défense du capitaine juif, le prolétariat français s’allierait à la cause de tous les opprimés.

Ce débat Guesde – Jaurès n’est cependant pas un avant-goût de la lutte fratricide qui mêlera communistes et socialistes au XXe siècle. L’un et l’autre ne sont pas les symboles du socialisme révolutionnaire, pour Guesde, et du socialisme réformiste, pour Jaurès. Cet anachronisme ne rend pas compte de la diversité et de la complexité des débats doctrinaux qui avaient cours à propos du socialisme.

Les deux discours des tribuns socialistes présentent le double intérêt d’être certes théoriques, mais également politiques. L’aspect théorique permet de confronter deux visions réfléchies du socialisme, deux visions qui s’affrontent autour de différentes questions. Mais « en même temps », ces deux discours (ensuite publiés en brochures largement distribuées et lues) sont compréhensibles pour les ouvriers, qui peuvent s’approprier en pratique l’une ou l’autre des deux théories socialistes.

Pour aller plus loin : 

Les deux méthodes : l’entretien à écouter

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