Arménie, 26 Avril 2009 - 29 Avril 2009
Compte-rendu par Michèle Kahn
Le Forum européen regroupant les fondations et les partis socialistes et sociaux-démocrates d’Europe a été créé pour mettre en œuvre la solidarité exercée envers ceux qui sont nés ces dernières années en Europe Orientale, puis dans le Caucase. C’est dans cette perspective qu’il a organisé du 26 au 29 avril 2009 des rencontres de représentants de ces organisations avec des personnalités du monde politique et de la société civile géorgiennes, initiative à laquelle, comme à d’autres occasions, la Fondation Jean-Jaurès s’est associée.
C’est à ce titre que son expert sur cette région, Michèle Kahn, a participé à
l’organisation de cette mission, qu’elle a poursuivie jusqu’au 3 mai, à la demande de la Fondation Jean-Jaurès, en Arménie.
La délégation du Forum, conduite par Katrin Saks, vice-présidente du Parti social-démocrate d’Estonie, députée au Parlement européen, était composée, outre celle-ci et M. Kahn, de représentants du PSE, de la Fondation Olof Palme, de l’Institut Renner, du Parti social-démocrate suédois, de la Fondation Mozer et du PASOK.
Ce déplacement à Tbilissi a eu lieu dans une situation politique et sociale particulièrement tendue, puisque l’opposition unie campait depuis le 9 avril dans les rues, tenant des meetings quotidiens devant le Parlement, réclamant la démission du Président Saakachvili.
La délégation a rencontré divers représentants de l’opposition, d’ONG et de syndicats, la vice-ministre d’Etat chargée de l’intégration euro-atlantique, ainsi qu’un représentant de la délégation de l’Union européenne et le responsable du NDI. En dépit de leur opposition commune au Président Saakachvili, les partis politiques qui la composent ne sont pas vraiment d’accord sur les positions à adopter face à celui-ci.
Certains interlocuteurs, comme le parti républicain ou Irakli Alasania, ancien ambassadeur de la Géorgie auprès de l’ONU, seraient disposés à engager sous conditions des pourparlers avec le Président, en particulier pour obtenir des modifications constitutionnelles qui iraient dans le sens de l’augmentation des pouvoirs du Parlement et parallèlement bien entendu de la réduction de ceux du Président. D’autres, comme l’ancienne présidente du Parlement Nino Bourdjanadzé ou le dirigeant du Parti travailliste Chalva Natelachvili (qui se montre d’ailleurs agressif contre les partis sociaux-démocrates européens qu’il accuse de soutenir M. Saakachvili et de ne pas admettre son parti dans l’Internationale socialiste) seraient opposés à tout compromis avec le chef de l’Etat.
A l’exception de C. Natelachvili, l’ensemble des représentants de l’opposition s’accordent néanmoins pour reconnaître que l’action de l’équipe Saakachvili a été positive jusqu’en 2006, tant sur le plan intérieur (lutte contre la corruption, réforme fiscale, renforcement du rôle de l’Etat) que sur le plan international (rapprochement avec les institutions euro-atlantiques notamment).
La situation se serait notablement dégradée avec la répression brutale des manifestations de novembre 2007 et la proclamation de l’état d’urgence, même si le président Saakachvili se serait « quelque peu racheté » en décrétant la tenue d’une élection présidentielle anticipée, scrutin qui, selon l’opposition, n’a guère été conforme aux normes démocratiques.
Le point de rupture a été, sans aucun doute, le déclenchement du conflit d’août 2008 à la suite duquel l’armée russe s’est retrouvée à 40 km de la capitale et occupe toujours des territoires attenant à la « frontière » avec l’Ossétie du Sud.
Le choix européen est primordial pour l’ensemble des interlocuteurs rencontrés, tant représentants de l’opposition que du pouvoir ou des ONG, parmi lesquelles l’influente Union des jeunes juristes, d’ailleurs selon diverses enquêtes, 90 % de la population seraient favorables à une adhésion à l’UE. Le problème est que celle-ci n’est pas à l’ordre du jour pour les instances européennes, en dépit du remplacement de la Politique de voisinage (PEV) par le Partenariat oriental qui maintient également les pays concernés à l’écart de toute éventuelle adhésion. L’entrée dans l’OTAN recueille pour sa part l’approbation de 74 % des personnes interrogées.
L’impression reste mitigée : plus grande visibilité et vitalité de l’opposition, manifestations citoyennes, relations entre les différentes composantes politiques et sociales mais encore beaucoup de différences et peu de moyens pour s’organiser.
Après le départ de la délégation, les événements se sont précipités, avec la mutinerie d’une unité de l’armée, rapidement qualifiée par le Président de tentative de coup d’Etat inspirée par la Russie, puis matée, alors que débutaient des manœuvres de l’OTAN fortement critiquées par celle-ci , et des affrontement violents entre manifestants et forces de police.
Une rencontre de l’opposition avec le président du Parlement, David Bakradzé, a toutefois eu lieu le 8 mai, sans apporter aucun résultat et le 9, l’opposition, qui a réuni 20 000 personnes pour marquer l’issue du premier mois des manifestations, exigeait à nouveau de rencontrer le Président Saakachvili.
Cette rencontre a eu lieu le 11 mai, mais de l’avis des deux parties, les positions demeurent inconciliables. Le Président a toutefois déclaré lors d’une intervention télévisée, que ces pourparlers prouvaient que la Géorgie était un Etat démocratique.
La situation est sensiblement différente, mais guère plus encourageante en Arménie.
Le pays a en effet connu une vague brutale de répression en mars 2008, qui s’est soldée par des morts et de nombreuses arrestations, à la suite de la contestation dans la rue par l’opposition des résultats de l’élection présidentielle.
La proclamation de la victoire dès le premier tour du Premier ministre sortant Serge Sarkissian, alors que le principal challenger, l’ancien président Lévon Ter Pétrossian, assurait avoir remporté l’élection, avait mis le feu aux poudres.
La première déclaration des observateurs de l’OSCE qui validait l’élection a été vivement contestée, à tel point que les représentants de l’organisation interna-tionale ont dû faire machine arrière.
La situation demeure tendue, on assiste pratiquement chaque jour à des passages à tabac de journalistes, les ONG sont affaiblies.
Les pourparlers avec la Turquie qui semblaient devoir être salués par l’ensemble de la population sont eux aussi contestés, tant la méfiance envers l’équipe au pouvoir demeure forte et les termes de l’accord n’ayant d’ailleurs toujours pas été publiés.
La rencontre avec un représentant de la Fédération révolutionnaire arménienne Dachnaktsoutioun, membre de l’Internationale socialiste, qui vient de quitter la coalition gouvernementale, abandonnant ses deux postes ministériels, en raison de désaccords concernant les pourparlers arméno-turcs, n’a pu être organisée.
M. Kahn, missionnée par la Fondation Jean-Jaurès, a eu plusieurs entretiens avec des représentants de partis ou d’ONG, et notamment :
- Lévon Zourabian, proche collaborateur de Lévon Ter Pétrossian au sein du Mouvement national arménien qui réunit dix-huit partis, coordinateur de la campagne de celui-ci pour l’élection municipale à Erévan du 31 mai. Cela lui a permis d’aborder les problèmes de la crise politique interne, des relations avec la Turquie et du conflit du Haut-Karabakh. A cette occasion, L. Zourabian a également rappelé les constantes atteintes aux libertés, l’existence de cinquante-cinq prisonniers politiques et les attaques constantes contre des journalistes.
Favorable à l’établissement de relations normales avec la Turquie, le mouvement conteste cependant la clause prévoyant l’instauration d’une commission d’historiens des deux pays
sur le génocide :
- Stépan Safarian, député du Parti d’opposition Héritage qui compte sept sièges au Parlement. Il considère son parti comme le seul parti arménien qui soit véritablement pro- européen. C’est pourquoi il déplore « le peu d’action de l’Europe en Arménie, toute l’attention de celle-ci étant concentrée sur la seule Géorgie ». Lui aussi favorable à une normalisation des relations avec la Turquie, il craint cependant que toutes les concessions soient le fait de la partie arménienne.
- deux représentants d’ONG, Amalia Kostanian, présidente du bureau arménien de « Transparency international », et Artashès Darbinian, collaborateur de la Fondation
MISSION FORUM CAUCASE avril 2009 article KAHN[1].doc 05/06/09 15:47
« Civilitas » récemment créée par l’ancien ministre des Affaires étrangères d’Arménie
Vartan Oskanian. L’un et l’autre déplorent la détérioration de la situation politique dans le pays. Le règne de la corruption perdure, même si le gouvernement a entrepris quelques réformes de façade, comme l’obligation faite aux supermarchés de fournir des tickets de caisse ou l’arrestation de petits fonctionnaires accusés de percevoir des pots de vin.
Tous deux ont aussi mentionné l’absence de liberté dans les médias et les attaques contre les journalistes.
Force est de constater à nouveau dans ces deux pays une instabilité politique toujours aussi inquiétante. Si le désir d’Europe y reste fort, tout le monde a bien a bien conscience que les cadres proposés – que ce soit la Politique de voisinage ou le tout nouveau Partenariat oriental – masquent mal la crainte de se mettre la Russie à dos. Cette constatation amère et fataliste s’ajoute au fait que l’on ne voit guère quelles solutions peuvent être apportées à brève échéance aux problèmes récurrents qui se posent à des populations qui ont en grande partie perdu les illusions nées il y a quinze ans lors de l’accession de ces pays à l’indépendance.
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